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TEXTE D'OPINION


Trop blancs

Par Leslie Joynt

Le Canada a changé. Pas nos importants quotidiens. Pourquoi ne font-ils pas davantage pour s'assurer qu'ils sont lus partout ?

Plus Cecil Foster parle de sa carrière, plus l'amertume dans sa voix se fait envahissante. Pendant sa carrière de douze ans en journalisme, il a oeuvré pour The Globe and Mail, pour The Toronto Star ainsi que pour la radio et la télévision anglophones de Radio-Canada ; il a écrit une douzaine d'articles pour des magazines ainsi que deux essais qui seront publiés plus tard cette année, en plus d'enseigner à Ryerson et à Humber College. Malgré ces faits d'armes, il éprouve des regrets. « J'ai travaillé dans le milieu des médias de masse canadiens pendant environ douze ans et je suis toujours considéré comme un étranger. Je peux compter sur deux doigts ou même moins le nombre d'amitiés réelles que je me suis forgées dans le monde médiatique. » Il ne s'est jamais joint à l'Association canadienne des journalistes, personne ne le lui ayant proposé. Lors de ses quelques passages au Toronto Press Club, il s'est senti rejeté. « Vous avez l'impression d'être invisible, que votre présence n'est pas prévue, mais simplement tolérée. »

Foster, qui est de race noire, sait qu'il n'est pas le seul à avoir vécu ce genre d'expérience, que d'autres aussi se sentent exclus. Ce n'est pas surprenant lorsque l'on examine la composition des salles de nouvelles. « Il y a tellement peu de journalistes provenant de minorités dans les médias de masse qu'on ne les voit pratiquement pas, affirme-t-il. Même s'ils accomplissent un excellent travail, il leur est pratiquement impossible d'éliminer les obstacles qui pourraient permettre à d'autres de suivre leurs traces. » Ce problème est malheureusement trop fréquent. Foster se rappelle qu'à son arrivée au Canada en provenance des Bermudes, en 1979, les membres de la communauté noire étaient déjà sensibles à cette question. « Des gens examinaient même les catalogues de Sears et de The Bay afin de compter le nombre de mannequins qui y figuraient et je me souviens que certaines personnes m'ont dit que si je voyais une personne de race noire à la télévision, c'est qu'il s'agissait sûrement d'une station américaine. »

Néanmoins, lorsqu'il a quitté le Globe and Mail dix ans plus tard, il était toujours le seul employé de race noire de la salle de nouvelles. « Il y a six ans de cela, et je n'ai pas encore été remplacé. Lorsque je suis parti, c'est 100 % du personnel de race noire qui est parti. » En 1993, lorsque l'Association canadienne des quotidiens a finalement étudié la composition raciale des salles de nouvelles de ses membres, les résultats obtenus ont confirmé l'expérience de Foster. Sur les 41 journaux ayant répondu au sondage, seulement 2,6 % de leur personnel de la salle de nouvelles (pour un total de 67 journalistes) n'était pas de race blanche. Un résultat particulièrement décevant si on le compare aux 13 % de membres des minorités visibles présents dans la population canadienne. C'est encore pire quand on constate que plusieurs des quotidiens en question sont situés dans de grandes villes où la proportion des minorités visibles est encore plus élevée. Plus du quart de la population de Toronto et de Vancouver, par exemple, n'est pas de race blanche. Mais Foster souligne que le petit nombre de journalistes provenant des minorités au sein du personnel n'est qu'un des problèmes des salles de nouvelles dans les quotidiens canadiens.

Un autre de ces problèmes concerne les décisions relatives au contenu. Foster souligne que très peu de nouvelles au sujet des minorités sont publiées et que celles qui le sont renforcent les stéréotypes : les Jamaïcains hors-la-loi, la pauvreté chez les Noirs... « Pourquoi doit-on prendre une femme de race noire pour illustrer le problème de la pauvreté ? Qu'y aurait-il de mal à utiliser une personne de souche anglaise ? N'y a-t-il pas de Blancs bénéficiant de l'aide sociale ? » The Imperfect Mirror, une étude réalisée en 1994 par John Miller, directeur de l'école de journalisme de l'Université polytechnique de Ryerson, et par son adjointe, Kimberly Prince, a confirmé l'opinion de Foster quant à la manière dont les minorités sont représentées par les nouvelles. Miller et Prince ont passé au crible une semaine de parution de six quotidiens importants : The Vancouver Sun, The Calgary Herald, The Winnipeg Free Press, The Toronto Star, The Toronto Sun et The Montreal Gazette. Ils ont examiné l'importance et le ton de la couverture des minorités visibles.

Résultat : un journal seulement, The Montreal Gazette, contenait un pourcentage plus élevé de photos et de contenu journalistique local de représentants des minorités visibles que celui composant la population locale. Alors que les autochtones et les membres des minorités visibles représentent presque 13 % de la population montréalaise, The Gazette leur a réservé 21 % de ses photos et 18 % de ses nouvelles. Durant la même période, The Toronto Star, The Toronto Sun et The Winnipeg Free Press ont eu une couverture photographique presque représentative de leur milieu, même si leur contenu journalistique local n'était nullement comparable. Les stéréotypes et le contenu à saveur négative ont été monnaie courante. Dans tous ces quotidiens, les photos de membres des minorités visibles ont été rares dans les pages des sections Affaires et Styles de vie (respectivement 3 % et 6 % des photos montraient des minorités), mais plus fréquentes dans les sections Information et Sports (43 % et 36 %). Au total, 49 % des articles locaux étaient négatifs, alors que 42 % étaient positifs et les autres neutres. On donne donc aux lecteurs l'impression que les personnes non blanches sont soit des sportifs, soit des artistes ou encore des criminels.

Parce que le nombre de personnes membres des minorités visibles croît rapidement, ces deux problèmes que sont la sous-représentation au sein des salles des nouvelles et la piètre image véhiculée par le contenu des médias vont en s'amplifiant. Dans une étude réalisée en 1992, le démographe John Samuel, de l'Université Carleton, a extrapolé que la population canadienne sera composée de 18 % de non-Blancs en 2001. Il a également estimé que cette proportion pourrait atteindre jusqu'à 45 % à Toronto, 30 % à Vancouver, 25 % à Calgary et Edmonton et au moins 20 % à Montréal et Winnipeg. Comme le dit si bien Monica Deol, canadienne d'origine asiatique et animatrice de la station City-TV de Toronto : « Je suis le visage de la masse ».

Sachant cela, que font les journaux pour refléter ce changement dans la composition du Canada ? Jusqu'ici, pas grand-chose. La plupart ne semblent pas s'intéresser à la question. Dans un sondage commandé en 1993 par l'Association canadienne des quotidiens (ACQ), les éditeurs ont classé la diversité au 19e rang de leurs préoccupations, loin derrière d'autres intérêts tels l'informatisation et la compétition avec la Société canadienne des postes pour le marché des dépliants publicitaires... Miller, président du comité de la diversité de l'ACQ, dit qu'il n'a rien entendu depuis qui pourrait lui faire penser que la situation a changé. Les membres du comité lui ont fourni des suggestions sur la manière dont les journaux pourraient améliorer leur couverture des minorités visibles. La plupart sont de tendance paternaliste. « Chaque membre du personnel journalistique devrait savoir que le journal vise la représentation de sa communauté » est l'un de ces commentaires. « Les journaux devraient toujours embaucher sur la base du mérite... [Mais] un réseau de contacts en communauté minoritaire ou une expérience de vie particulière... sont aussi des atouts qui devraient peser dans la balance » en est un autre. Une autre suggestion se fonde sur un intérêt personnel éclairé : « Si les minorités ne peuvent se voir dans les médias, elles commenceront à nous percevoir comme " l'autre " et ne feront plus affaire avec nous. » Mais après une présentation à un congrès d'éditeurs en septembre dernier, Miller conclut : « Ils n'écoutent tout simplement pas. »

Ce sont, il s'agit de la plupart des cadres qui ne comprennent pas. Ian Haysom, rédacteur en chef de The Vancouver Sun, est l'exception à cette règle. Non seulement il est actif au sein du comité de la diversité de l'ACQ, mais il participe également à son équivalent américain, fondé par la Société américaine des éditeurs de journaux. « J'ai eu l'occasion d'échanger divers points de vue avec certaines personnes au sujet de la diversité, dit-il. C'est une bonne décision d'affaires, une décision intelligente et, somme toute, la bonne décision à prendre. » Il croit percevoir une certaine amélioration au niveau de l'attitude des éditeurs, mais ce n'est pas suffisant. « Au moins, la question fait maintenant partie de l'ordre du jour de plusieurs salles des nouvelles de ce pays. Mais affirmer qu'il s'agit là d'une question prioritaire serait discutable. » Haysom se souvient qu'un éditeur lui a demandé si la diversité lui permettrait de vendre plus de journaux...

Vendre plus de journaux est exactement ce que The Montreal Gazette avait en tête lorsqu'elle s'est efforcée d'améliorer sa couverture des minorités visibles, il y a de cela quelques années. « Il y a une importante population culturelle à Montréal, explique Catherine Wallace, chef de la section locale du journal. À nos yeux, il s'agit d'un marché cible de lecteurs. Étant donné que la plupart des communautés culturelles de Montréal sont bilingues, elles ont le choix de lire les journaux francophones ou de nous lire. » Il y a deux ou trois ans, The Gazette a mis sur pied un comité afin qu'il examine le contenu du journal et recommande des moyens d'améliorer la diversité de la couverture. « Je crois que notre couverture est bien meilleure qu'elle était il y a cinq ans », affirme Wallace. Aujourd'hui, deux journalistes sont affectés aux questions reliées à l'immigration, aux réfugiés et aux communautés culturelles et tous les départements s'efforcent de représenter les minorités. Par exemple, la section Affaires s'intéresse davantage aux gens d'affaires appartenant à des minorités visibles alors que la section Arts couvre maintenant un plus large éventail de groupes culturels et de concerts spéciaux importants pour certaines communautés ethniques.

The Gazette est ainsi parvenue à atteindre un niveau élevé de couverture des minorités visibles, même si parmi les 200 employés composant sa salle de nouvelles, on n'en trouve que cinq qui ne sont pas de race blanche. Dans l'étude de Miller, les nouvelles locales de The Gazette ayant trait aux minorités étaient positives à 72 %. À l'opposé, la couverture des minorités visibles du Calgary Herald était négative à 75 %. Crosbie Cotton, éditeur du Herald, confie que les études sont utiles, mais il demeure sceptique quant à la validité de celle-ci, qui n'était basée que sur un échantillonnage d'une semaine. Même s'il admet que le Herald a encore une longue route devant lui pour bien répondre aux besoins des minorités visibles, il est d'avis que son journal fait un bien meilleur travail qu'auparavant. Il fait remarquer que le Herald a été honoré l'an dernier par la communauté hindoue pour sa couverture exhaustive et que la communauté asiatique a décerné au journal le prix du citoyen corporatif par excellence en 1994. Il souligne également que le journal a étendu sa couverture religieuse au-delà du christianisme, en réponse aux nombreuses demandes de lecteurs.

Cotton explique que le Calgary Herald est conscient des enjeux reliés à la diversité, mais qu'avec les restrictions budgétaires imposées par le premier ministre Ralph Klein, le pluralisme n'est pas la principale préoccupation. « Ma théorie, c'est que les enjeux qui sont importants le sont pour toute notre communauté et que ses membres ne sont pas divisés selon leur race, leur couleur ou leur religion. Ce sont des questions très importantes : comment gagner sa vie ? Comment élever une famille ? Comment être un bon citoyen ? Comment prospérer et croître ? » Cotton pense que les journaux devraient refléter la diversité de leur communauté et affirme qu'il tentera d'atteindre cet objectif. Mais comme la plupart des quotidiens, le Herald embauche peu par les temps qui courent. Son personnel est passé de 215 à 140 employés depuis trois ans et demi. Cotton estime qu'il y a de 10 à 15 membres issus des minorités visibles dans la salle de nouvelles, dont trois graphistes d'origine asiatique.

La diminution de l'embauche est une raison fréquemment invoquée par les journaux afin d'expliquer pourquoi leurs plans pour accroître la diversité ont été mis au rancart. Haroun Siddiqui, rédacteur de la page éditoriale de The Toronto Star, explique que lors des cinq ou six dernières années, au moins un quart des stagiaires d'été embauchés par son journal était composé d'étudiants provenant de minorités visibles. Dans le passé, le journal retenait la moitié de ses stagiaires. Toutefois, depuis la récession, aucun de ces étudiants n'a été engagé. Des 331 employés à temps complet de la salle des nouvelles du Star, 19 proviennent de minorité visibles. Dorothy Whiteside, administratrice du Star et chargée du recrutement, reste prudente. « Il y a beaucoup de travail à faire avec les syndicats, particulièrement au sujet de la promotion et de l'ancienneté. » Elle précise que le Star n'embauche que sur la base du mérite et que l'opération massive de réduction du personnel de la salle de nouvelles a fortement affecté le moral des membres du syndicat.

Gail Lem, présidente de la Guilde des journalistes du sud de l'Ontario, est elle aussi très prudente. Elle se borne à dire que son syndicat appuie le principe de l'équité en matière d'emploi. « Il est important que les personnes qui rédigent les nouvelles relatives à l'actualité municipale, provinciale et nationale viennent d'un bassin diversifié », explique-t-elle. Mais Zuhair Kashmeri, un ancien rédacteur du bulletin de la Guilde et éditeur du magazine Now jusque en janvier, croit que l'appui du syndicat ne va pas assez loin : « Lorsque vient le temps de passer à l'action, je ne pense pas que les membres du syndicat voient cette question comme une priorité. Les minorités ont été ignorées en termes d'équité en matière d'emploi parce que le syndicat concentrait tous ses efforts vers l'embauche des femmes. On a consacré tellement de temps à ce problème qu'il ne restait pratiquement plus de ressources pour étudier l'embauche de représentants des minorités visibles. »

L'amélioration de la situation d'embauche des membres des minorités visibles est l'un des principaux objectifs de la Loi ontarienne sur l'équité en matière d'emploi, en vigueur depuis septembre 1994. Les entreprises du secteur privé qui comptent 50 employés ou plus doivent maintenant dresser des plans d'action pour, ensuite, être en mesure de démontrer un certain niveau d'amélioration, le tout selon un échéancier précis. « Lorsque vous avez une législation sans la volonté de la faire respecter, rien n'est accompli », regrette Kashmen. Pendant ce temps, au Star, Siddiqui se dit satisfait de la nouvelle loi et ajoute que la récession est un moment propice pour préparer le terrain à l'embauche de membres des minorités. Les employés de la salle de nouvelles qui ont perdu leur emploi ne partagent peut-être pas cette opinion. Comme Ian Haysom l'explique, « vous ne pouvez pas simplement congédier la moitié de votre personnel de la salle de nouvelles pour faire place à plus de diversité ». C'est pourquoi, malgré le fort intérêt démontré par The Vancouver Sun, seulement 7 de ses 174 journalistes font partie de minorités visibles. « Beaucoup trop blanc », conclut Haysom.

Selon Lorrie Goldstein, adjoint à l'éditeur au Toronto Sun, les inscriptions dans les écoles de journalisme n'ont commencé que récemment à refléter la proportion des minorités visibles dans la population canadienne. Même si la salle de nouvelles du Sun est composée de 13 % de membres des minorités visibles, soit légèrement plus que la moyenne nationale, il croit qu'il est important d'embaucher davantage de personnes compétentes dès maintenant. Sans cela, il craint que les lois sur l'équité n'incitent les salles de nouvelles à embaucher des personnes moins compétentes afin d'atteindre le quota requis. Les six programmes universitaires canadiens de journalisme, comptant un total de 1 500 étudiants, accueillent environ 150 étudiants provenant des minorités visibles. Néanmoins, Crosbie Cotton est d'avis que les écoles de journalisme décernent déjà beaucoup trop de diplômes. « Le secteur se rétrécit. Le nombre de postes ouverts pour des emplois à la base est déjà minime. »

Malgré toutes ces discussions sur la réduction de la taille des salles de nouvelles, on procède tout de même à de l'embauche. Y a-t-il une résistance aveugle à la diversification qui pousse les journaux à embaucher des Blancs pour ces quelques postes ? Est-ce que les journaux sont trop occupés, voire trop paresseux pour trouver des personnes issues des minorités visibles qui seraient talentueuses ? Ou, comme le soupçonne Cecil Foster, s'agit-il de racisme ?

Le personnel ne constitue qu'un aspect de la problématique. L'autre est le contenu. Le problème, c'est la teneur négative des reportages... ou leur absence, puisque plusieurs communautés se plaignent d'être complètement ignorées. Raynier Maharaj, éditeur de The Caribbean Camera, un tabloïd hebdomadaire torontois, est aussi chroniqueur à The Toronto Sun. Dans une chronique publiée en décembre dernier intitulée « Brun : la couleur invisible », il décrit les sentiments de la communauté indienne vis-à-vis l'ignorance démontrée à leur égard par les médias. « Lorsque l'origine ethnique est évoquée, vous ne voyez que les Blancs, les Noirs et les Orientaux. Les Bruns ne sont vus nulle part, même s'ils sont partout en ville. »

Tony Ku, rédacteur en chef de la version de l'Est canadien du Sing Tao Daily, partage ce sentiment. Il explique que les journaux de masse ignoreront quelquefois un événement pourtant important pour sa communauté. Il comprend que les grands journaux ont un point de vue différent, mais explique que le pays a changé. D'autres communautés n'apprécient pas la manière dont elles sont décrites par ces mêmes grands journaux. Franz Leung, chef de pupitre de la rubrique Information du Ming Pao, un quotidien de langue chinoise publié à Toronto et à Vancouver, mentionne que les journaux de masse ne comprennent toujours pas sa communauté. « Prenez les nouvelles criminelles, par exemple. Il y a utilisation d'un cliché dans toute diffusion d'une nouvelle relatant qu'un Asiatique a été tué ou blessé par balles. Vous verrez toujours une phrase dans l'article précisant que " la police enquête dans le but de savoir si l'incident est relié à une guerre de gangs ". Je trouve cela révélateur. Ça pourrait plutôt être le résultat de considérations monétaires, familiales ou même tout simplement un accident », souligne-t-il.

La rancoeur est également persistante dans les communautés noires. Jules Elder, l'éditeur administratif de Share et originaire du Tobago, avance que les quelques articles consacrés à sa communauté sont incroyablement négatifs. Il accuse entre autres The Toronto Sun de ne faire aucun effort afin d'équilibrer son contenu. Toujours selon Elder, la couverture du Toronto Star est plus réfléchie depuis l'embauche de journalistes provenant des minorités visibles. Fennella Bruce, journaliste pour Breakfast Television à la station torontoise City-TV et ancienne éditrice de Price, un hebdomadaire de la communauté noire de Toronto, refuse d'acheter le Toronto Sun. « J'ai souvent l'impression qu'ils essaient de diriger l'opinion en démontrant que ce sont les immigrants qui commettent les crimes, qui sont un fardeau pour notre système social ou qui sont la cause de nos problèmes sociaux », dénonce-t-elle.

Lorrie Goldstein admet que quelques personnes de race noire boycottent son journal et que la communauté noire décourage les journalistes de travailler au Sun. Mais il ajoute qu'il est hypocrite de demander au Sun de changer et de le critiquer par la suite lorsqu'il tente de le faire en ajoutant d'autres points de vue. Selon Goldstein, son journal ne croit pas aux comités de diversité ou à l'examen de contenu. En fait, il s'oppose farouchement à l'examen effectué par Miller en raison du trop petit échantillonnage utilisé. Lorsqu'on lui demande si le Sun a dressé une liste de contacts pour les minorités, il se fait cinglant : « Nous en avons une et toutes les mauvaises personnes y sont inscrites ». Il admet toutefois qu'il y a un an ou deux, la direction a demandé aux éditeurs de diversifier leurs voix.

L'une de ces voix, Raynier Maharaj, dit que le Sun essaie d'inclure plus de membres des minorités ethniques. Il croit que le journal s'est rendu compte que sa part du marché était trop étroite et qu'il tente donc de devenir plus sensible à la question ethnique. Bien que Maharaj connaisse la réputation de racisme faite au Toronto Sun dans sa communauté, il explique qu'il est difficile pour « une salle de nouvelles majoritairement blanche d'être sensible à cette question puisqu'elle n'y a jamais été confrontée ». Il avoue émettre certaines réserves de temps à autres vis-à-vis du journal et de son contenu informatif. Mais d'un même souffle, il reconnaît que ses collègues ont droit à leurs opinions, même celles qui sont controversées, sur les minorités. « Je préfère savoir ce que quelqu'un pense », explique-t-il.

D'autres journalistes provenant de minorités visibles sont d'avis que leur travail est plus difficile que celui de leurs collègues de race blanche. Pendant que les Blancs peuvent se contenter de faire leur boulot, eux doivent faire un travail d'éducation sur la sensibilité des minorités, se débattre pour empêcher la diffusion d'un contenu stéréotypé et ensuite réintégrer leur communauté où ils sont sujets à des critiques sur la manière dont leur média rapporte certaines nouvelles. Plusieurs journalistes provenant de minorités visibles ont tout simplement refusé d'être interviewés à ce sujet : quelques-uns avaient peur d'insulter leur employeur et de mettre ainsi leur emploi en danger ; d'autres ont invoqué la délicatesse du sujet ; un autre n'a accepté de parler qu'anonymement du fait que des membres de sa famille l'ont réprimandé parce qu'il travaillait dans un environnement raciste plutôt qu'au sein de sa communauté.

Cecil Foster croit que c'est cette pression imposée par tous ces « à-côtés » et le fait de toujours avoir à représenter sa communauté qui causent l'épuisement de certains journalistes issus des minorités visibles. Selon lui, cette tendance ne fera que s'accentuer avec la Loi sur l'équité en matière d'emploi. Il craint que les journalistes provenant des minorités visibles n'aient à prouver qu'ils ont obtenu leur emploi sur la base du mérite plutôt que grâce aux quotas. Haroun Siddiqui, qui a siégé pendant des années dans plusieurs comités de diversité au sein de la Fondation canadienne de la publicité, de l'ACQ et du Toronto Star, avoue avoir vécu cette pression. Il est considéré comme un ombudsman pour les membres des minorités visibles, alors qu'il voudrait simplement faire son travail. Au lieu de cela, il fait partie de plusieurs tables de discussion, écrit des articles et a prononcé de nombreux discours sur la diversité. En réponse à cette implication, il a été tourné en dérision par le magazine Frank comme militant de la rectitude politique.

La croissance rapide du nombre de publications ethniques est en partie due à la médiocrité de la couverture médiatique des minorités visibles. Selon les données fournies par Fidelis Ifedi, directeur de projet pour les magazines et journaux à Statistique Canada, il y avait 81 journaux ethniques au Canada en 1986. En 1989, ce nombre est passé à 131 et Ifedi estime que ce nombre est encore beaucoup plus élevé aujourd'hui, même si Statistique Canada ne dispose pas de chiffres précis. Même au début des années 90, alors que les salles de nouvelles des médias de masse réduisaient leurs effectifs, ces publications croissaient. Trois quotidiens de langue chinoise sont maintenant publiés à Vancouver et à Toronto, chacun possédant un tirage d'environ 45 000 exemplaires. Il s'agit du genre de réussite qui devrait capter l'attention des médias de masse. Comme le dit Jules Elder : « Ne vous fiez pas aux apparences, les journaux sont avant tout des entreprises et ils essaient de se créer une place sur le marché. Je doute qu'il y ait des personnes, à la tête de journaux tels que le Toronto Star et le Toronto Sun, qui ignorent ce qui se passe. Oh oui ! ces journaux vont changer ! »

Les enjeux sont clairs : « Si vous essayez d'être la voix de la communauté s'adressant à elle-même, il vous faut sortir et couvrir les événements qui sont d'intérêt pour elle, conclut Goldstein. Si la communauté a changé, tout ce débat au sujet de la sensibilité à observer devient inutile. Si vous ne modifiez pas votre comportement et ne rapportez pas les événements auxquels vos lecteurs s'intéressent, vous disparaîtrez. »


Source : Traduction de « Too White », par Leslie Joynt, Ryerson Review of Journalism, printemps 1995. Reproduit avec la permission de l'auteur.


 

Au sujet de l'auteur

Leslie Joynt est écrivaine, diplômée de l'Université polytechnique de Ryerson. Elle vit à Toronto.

 

 
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