LETHBRIDGE (AB) - « Le guerrier combattant, le sauvage sensuel et l'Indien mystique sont des stéréotypes qui contrent les efforts des autochtones à développer une estime d'eux-mêmes plus positive », affirme l'acteur autochtone Gary Farmer, qui a remporté le prix du meilleur acteur au Festival du film amérindien, en 1989, pour le film Pow Wow Highway. Jetant le blâme sur la télévision et le cinéma, il dénonce : « On voit rarement un film dramatique mettant en vedette des autochtones et qui ne comporte pas au moins une scène de violence ou de consommation d'alcool. Par conséquent, les gens craignent les Amérindiens en raison de leur image de "guerriers combattants". La peur est aussi la raison pour laquelle vous ne voulez pas les avoir comme voisins. »
La couverture journalistique des séries de la Coupe Stanley de la saison dernière est un exemple de l'intensité de cette perception, expliquait récemment Farmer à l'Université de Lethbridge. Chaque équipe comptait sur un joueur autochtone et les commentateurs se demandaient sans cesse s'ils allaient jeter les gants l'un contre l'autre. « Ils s'attendaient à ce qu'ils se battent dès la mise en jeu. Cette attente de la violence chez les autochtones est en grande partie le produit d'Hollywood. »
Cette perception est même véhiculée par un film aussi innocent que Peter Pan. « Nous considérons cela comme du cinéma classique que nous aimons à partager avec nos enfants. Mais il montre une image des plus perturbantes, en l'occurrence un Amérindien dépeint comme un sauvage à craindre », raconte Farmer, l'une des vedettes du récent film Dead Man, qui vient de remporter le prix Félix de l'Académie européenne du cinéma comme meilleur film étranger. « Imaginez l'impression laissée aux jeunes autochtones qui se voient ainsi caricaturés film après film, poursuit-il. Il leur est difficile de concevoir une estime de soi qui soit saine. Une faible estime de soi constitue l'un des plus importants problèmes auxquels font face les communautés autochtones. Nous n'avons pas besoin de beaucoup d'argent pour modifier la perception des gens. Nous avons simplement besoin d'avoir l'occasion de diffuser nos propres images. »
Farmer observe cependant certains progrès dans l'industrie du cinéma et de la télévision. « La plupart des enfants repartiront avec une perception positive de la femme autochtone après avoir visionné le film Pocahontas, de Walt Disney. Mais il faut reconnaître qu'elle est également la femme la plus sexy qu'ait jamais dessiné Disney. Elle est le stéréotype parfait de la sauvage sensuelle », analyse-t-il.
Robe noire, le film à succès canadien qui relate la quête des missionnaires jésuites pour « sauver les âmes » des Hurons, a envenimé la situation, estime Farmer. « Robe noire a perpétué chaque mythe négatif répertorié au sujet de nos nations. Mais il a pourtant été honoré à titre de film de l'année et la compagnie qui l'a réalisé a reçu 60 millions de dollars du gouvernement canadien pour continuer dans la même veine. Après la crise d'Oka, il nous était déjà assez difficile d'avoir du sang mohawk dans les veines sans que nous ayons besoin de ce film. »
Selon Farmer, qui est membre de la nation Cayuga, Robe noire néglige un élément clé : « L'histoire des interactions entre les nouveaux venus et les Mohawks est toujours racontée du point de vue des Jésuites. Personne ne parle des cinq siècles de paix entre les six nations composant la confédération iroquoise. La vérité, c'est qu'à l'arrivée des Jésuites, la confédération n'allait en guerre qu'avec le consentement de cinquante chefs. Il devait y avoir une décision unanime, ce qui était difficile à obtenir. » Mais les Hurons ont été victimes des conséquences néfastes résultant de l'introduction de l'alcool par les nouveaux venus. « C'était une dent cariée qu'il convenait d'extraire, poursuit Farmer. Les Iroquois ont recommandé aux Hurons d'éloigner ceux qui n'avaient pas été affectés et ont annoncé qu'ils "nettoieraient leur territoire". Jamais les raisons pour lesquelles ces incidents se sont produits n'ont été mentionnées ; l'histoire réelle de l'origine du conflit historique entre peuples autochtones et non autochtones n'a jamais été racontée. »
Même le populaire Coeur-de-Tonnerre n'arrive pas à éviter le piège. « Le film raconte que chaque fois que vous réunissez une demi-douzaine d'autochtones dans une salle, il vous est possible d'avoir une prophétie ou une vision, regrette Farmer, qui fait référence aux "flash-backs" du père autochtone alcoolique vus par l'agent autochtone du FBI. Mais au moins, les rôles d'autochtones ont été tenus par des autochtones plutôt que par Sal Mineo ou Ricardo Montalban, ce qui représente une amélioration. » Il affirme que les autochtones doivent prendre possession de leur image telle qu'elle est présentée s'ils veulent prendre le contrôle de leur vie. « Aucune information plausible ne circule dans les médias au sujet des autochtones. Nous sommes bombardés d'images qui ne reflètent aucunement notre réalité. »
Lorsque Farmer s'est rendu compte du peu d'influence que possèdent les acteurs sur les histoires racontées par le cinéma, il a décidé de devenir producteur. Mais cette décision a entraîné son lot de problèmes. « Téléfilm-Canada et la SRC ont des réviseurs qui "blanchissent" et uniformisent les scénarios. Ils les "SRC-ise" », accuse-t-il en évoquant les difficultés rencontrées dans ses relations avec la télévision de Radio-Canada lorsqu'il a tenté de diffuser quelques histoires produites par des scénaristes autochtones. Farmer croit donc que la tâche de changer la perception du public vis-à-vis les autochtones est immense. C'est pour cette raison que ses frères et soeurs se tournent souvent vers l'humour caustique. « Quelquefois, le seul moyen de survivre est de rire. »
Source : Southam News, The Ottawa Citizen Online, mercredi 12 février 1997.