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TEXTE D'OPINION


Déjouer les pièges de la télé, ce n'est qu'un film !

« Non seulement la violence inonde les programmes, constate le CSA, mais en plus, dans la majorité des cas, elle n'est pas sanctionnée. » Les héros bons ou méchants « apparaissent sans états d'âmes à l'égard de leurs actes violents ». Mieux, presque tous en sont fiers et satisfaits.

« La télévision est devenue un pouvoir colossal : on peut même dire qu'il est potentiellement le plus important de tous, comme si elle avait remplacé la voix de Dieu », déclare Karl Popper, dans La télévision, un danger pour la démocratie. Ce penseur, l'un de nos plus prestigieux philosophes et historiens des idées, s'alarme : la violence télévisuelle menace nos intelligences et, surtout, les esprits enfantins en qui elle suscite des pensées destructrices. Raison pour laquelle, ce défenseur acharné de la démocratie (voir La société ouverte et ses ennemis) abandonne son libéralisme proclamé, et préconise un système de contrôle et de censure très strict pour éliminer définitivement la diffusion d'émissions montrant du sexe ou de la violence.

Les enfants passent de plus en plus d'heures devant le petit écran. Une récente étude du CSA (septembre 1995), sur la violence à la télévision, admet d'entrée de jeux que son omniprésence « constitue un fait de société de dimension internationale » extrêmement préoccupant. Cette enquête n'envisage que les films, les téléfilms et dessins animés, mais précise néanmoins que les journaux télévisés, tels qu'ils sont conçus actuellement, proposent quotidiennement, sans distance ni analyse suffisantes, « le spectacle d'une société, où trop d'inégalités, trop d'injustices sociales et culturelles, de guerres civiles, ethniques et tribales - et de fanatisme - semblent n'offrir d'autre issue que la confrontation, l'exclusion et le désespoir ». Atteintes à la dignité de la personne humaine, incitation à la haine raciale, banalisation, voire valorisation de la violence..., le Conseil supérieur de l'audiovisuel ne tente pas de dissimuler la vérité : la télévision est loin d'être un sympathique outil de distraction ou un utile instrument pédagogique, même si, incontestablement, ces aspects existent aussi.

On s'en doute, les bains de sang ne sont pas sans effet sur le psychisme enfantin. Selon la psychologue Liliane Lurçat, spécialiste de ces problèmes et auteur de La violence à la télé : l'enfant fasciné, pour comprendre les attitudes nouvelles des enfants, il suffit d'étudier les programmes de télé. La violence fait partie de la vie, de la culture, toutefois explique-t-elle, ainsi exhibée, elle ne prépare pas l'enfant à affronter son destin d'adulte. Elle le fascine, l'immobilise et tend à transformer le téléspectateur passif, en agresseur ou victime potentiels.

La violence des tragédies grecques avait un rôle libérateur. Rien de tel avec la télé. Pour plusieurs raisons. Le théâtre antique rassemblait une collectivité adulte qui, effectivement, par l'évocation symbolique (ni hémoglobine, ni terreur gratuite) de ses fantasmes agressifs parvenait à s'en détacher. Or, face aux bains de sang, aux vampires, aux assassins du petit écran, l'enfant, l'adolescent, souvent est seul. Le spectateur grec souffrait avec le héros, mais réintégrait sa propre peau dès la fin de la représentation. Le jeune occidental, lui, est captif d'un spectacle permanent, sans coupure réelle. Il tremble pour le personnage central de son dessin animé favori, cinq minutes plus tard, il est angoissé par l'antihéros tout-puissant du téléfilm suivant. Un flot continu d'émotions, pas toujours bien intégrées. Jusqu'au moment où il se couche. « Trop longtemps et trop régulièrement absorbé par le petit écran, l'enfant a plus de mal à se distinguer de l'Autre », commente Liliane Lurçat. Adopter des modèles, s'identifier à des êtres porteurs de valeurs pacifiantes, dans l'enfance et l'adolescence, est essentiel à la construction de l'identité, permet d'apprendre la distinction entre le moi et le non-moi, entre le réel et l'imaginaire. Seulement, dans ce rapport fasciné, sans parole, avec les héros de la télé (même positifs), plus que d'identification positive, il s'agit de fusion, de confusion. D'où effectivement, un risque accru de passage à l'acte, où le sujet ne sait même plus qui il est.

Mais comment supprimer la violence à la télé ? Pas question de se doter d'une télécensure aseptisée, à l'exemple de celle des pays totalitaires où, seuls des professionnels dûment accrédités par l'État, ont le droit de produire des émissions et des films, selon un code strict, prévient l'écrivain Mario Vargas Llosa. Dans un texte où, justement, il critique la position autoritaire de Karl Popper, il nous met en garde : ce serait remplacer la violence des crimes télévisés par une violence politique mutilant la liberté d'expression.

Après un spectacle violent, le taux d'agressivité s'élève. Surtout si le jeune spectateur est déjà agressif, se sent frustré, ou bien que le héros violent soit sympathique. Or, ce phénomène ne se produit pas, quand, avant la projection, on a préparé l'enfant ou l'adolescent, par un dialogue, des commentaires sur les scènes à venir. Ces constatations, issues d'expériences réalisées depuis le début des années 80, par des psychologues et des chercheurs, débouchent sur des stratégies d'action : on peut prévenir les dégâts, en commentant le spectacle, avant ou après ; mais aussi en aidant l'enfant à être actif face à l'écran, par exemple, en l'initiant aux techniques cinématographiques, ou tout simplement, en discutant avec lui pour lui donner des repères précis et lui éviter de trop confondre réel et imaginaire (ce n'est qu'un film).

Il est clair que, pour des motifs liés à l'Audimat, la publicité, les intérêts financiers, la violence ne disparaîtra jamais totalement des écrans : elle séduit trop de spectateurs. La seule solution est d'apprendre aux enfants à devenir des téléspectateurs avertis. C'est aussi la position de René Blind et Michaël Pool, deux pères, « accessoirement enseignants et journalistes » qui dans La télévision buissonnière, avec humour, nous supplient de cesser de diaboliser cette « mite du logis ». « En 1916, rappellent-ils , déjà une étude française fustigeait le cinéma, "cette école du vice et du crime." » Regardée à bon escient, prise comme instrument de communication entre parents et enfants, elle ne tue pas le rêve ni l'intelligence. Toutes les études le démontrent : dès lors que le petit peut parler à l'adulte de ses émissions, de ce qu'il ressent, il cesse d'être prisonnier des images.

Les parents sont très occupés, pas toujours suffisamment disponibles, ils ont leurs propres soucis. Pourtant, il est essentiel qu'ils trouvent un peu de temps pour dialoguer avec leurs jeunes spectateurs. La télévision ne génère peut-être pas, ex-nihilo, des peurs, des comportements agressifs, mais elle rencontre et vient renforcer des fantasmes, des pulsions, présents chez tout enfant et qui, en eux-mêmes, sont déjà suffisamment capables de tourmenter les psychismes enfantins. Aussi, parler ensemble d'une émission de télé, est une excellente occasion pour le petit d'exprimer, de verbaliser, des inquiétudes, qu'il n'ose pas forcément aborder spontanément.

La télévision complice

Le philosophe Karl Popper n'hésite pas à rendre la violence télévisuelle directement responsable de ce crime odieux perpétré par deux enfants de 12 ans qui enlevèrent et tuèrent, sans aucun motif, James, un petit garçon de 2 ans, en février 1993 à Liverpool. Effectivement, le père de l'un des deux jeunes meurtriers était amateur de productions cinématographiques sanglantes. Il conservait à la maison une soixantaine de vidéos ultraviolentes. Et son fils avait élu pour film culte « Chucky la poupée de sang », l'histoire d'un adorable poupon qui se révèle être une impitoyable machine à tuer.


Source : Isabelle Taubes, « Déjouer les pièges de la télé, ce n'est qu'un film ! », Psychologies, février 1996, no 139, (pp. 44-46).

 

 

 
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