Par Francine Nadeau
« Julien ! Viens souper ! » Julien n'entend pas, ne bouge pas, ne répond pas. Pensez : il est en train de traverser le septième monde où il affronte pour la première fois de méchantes tortues volantes ou je ne sais quelles étranges créatures.
Mon neveu Julien a cinq ans et son adresse au Super Mario me mystifie complètement. Moi, malgré les conseils de ce petit démon, j'ai eu beau pitonner avec frénésie toute l'après-midi, je n'ai pu tenir plus de deux minutes sans me planter lamentablement.
Mes échecs en témoignent, ces jeux ne sont pas faciles à maîtriser. Ils exigent de la précision, de la mémoire, un bon sens de l'anticipation, des réflexes aiguisés et des nerfs solides. Pour toutes ces raisons, ils peuvent contribuer sur un mode ludique au développement psychomoteur des enfants. Très positif tout ça, surtout quand le jeu met en scène de petits personnages sympathiques comme le célèbre plombier en salopette. Mais il y a un hic. Parce que ces jeux sont justement, fascinants et qu'ils sont pour la plupart très stimulants, certains enfants sont incapables de s'en détacher, ne serait-ce que pour aller souper.
En Amérique du Nord, les enfants qui possèdent un appareil vidéo y consacrent en moyenne une heure trente par jour. Une heure trente pendant laquelle ils sont isolés dans une bulle, ne jouent pas dehors avec leurs amis, ne font pas de sport, ne lisent pas, ne parlent pas (et, d'un autre point de vue ne regardent pas les Power Rangers à la télé). Ça, c'est la moyenne. Les enfants qui y consacrent plusieurs heures par jour ne sont pas rares et leurs parents, avec raison, s'inquiètent de leur comportement compulsif.
La dépendance croît-elle avec l'usage ?
La psychologue Francine Nadeau n'a, en principe, rien contre les jeux vidéo. « Il y a bien sûr, des jeux plus recommandables que d'autres, mais en général ils offrent aux enfants l'occasion de se familiariser avec le monde informatisé dans lequel ils auront à évoluer. » Cela dit, elle insiste sur le fait que les parents doivent bien encadrer leurs enfants dans le choix de ces jeux. Et qu'ils doivent absolument en limiter le temps d'utilisation. Parce que le phénomène d'accoutumance aux jeux vidéo l'inquiète, elle aussi. Mais pas pour les mêmes raisons que les parents.
« C'est facile de jeter le blâme sur les fabricants de jeux vidéo, explique la psychologue. Mais plutôt que de se laisser distraire par ce qui se passe sur l'écran, les parents feraient mieux d'être plus attentifs à ce qui se passe à la maison. Parce que la dépendance à ces jeux peut être le symptôme d'une vie familiale déséquilibrée. »
Pour comprendre la situation, mettons-nous dans la peau du joueur. Seul devant l'écran, face aux embûches et aux pièges tendus par le jeu, l'enfant est sollicité de façon intensive. Il commet une erreur, le héros meurt. Il réussit son tir, la princesse est sauvée. C'est un jeu de puissance où le phénomène de gratification est immédiat et très intense. « Lorsqu'il joue, l'enfant a un sentiment de pouvoir, explique Francine Nadeau. Il sent que ses actes produisent une réaction. C'est très valorisant. Mais si un enfant recherche cette sensation de façon frénétique, c'est souvent parce qu'il manque de feed-back dans sa vie familiale. »
Bon, ça y est, si notre enfant pitonne toute la soirée, c'est encore de notre faute à nous, les mauvais parents. « Il ne s'agit pas d'accuser les parents, rétorque Francine Nadeau. C'est plutôt le contexte socio-économique dans lequel nous évoluons qui est en cause. Quand père et mère travaillent à l'extérieur et qu'ils rentrent à la maison épuisés, complètement vidés et stressés, forcément, ils ne sont pas disponibles - c'est encore pire dans les familles monoparentales ! Nous manquons de temps et d'énergie pour emmener nos enfants au parc, pour dessiner avec eux, pour lire une histoire, ou tout simplement pour répondre à leurs questions. Bousculés entre la garderie et l'école, les enfants n'ont plus de port d'attache, manquent de contacts privilégiés avec des adultes et présentent des signes de carences affectives. Ils sont isolés, ils se sentent impuissants, et pour soigner ça, ils se jettent à corps perdu dans des jeux où il se passe quelque chose : des émotions en direct. Pour ces enfants, la vraie vie est souvent moins gratifiante que l'univers artificiel dans lequel ils s'échappent. »
Quand le jeu devient dangereux
Le problème est d'autant plus crucial lorsque le jeu est violent. Dans le tristement célèbre Mortal Kombat, par exemple, les héros sont des spécialistes du décapitage et de l'éviscération, et ils font couler sur l'écran des litres et des litres d'hémoglobine digitalisée. Ce jeu vidéo incroyablement brutal a scandalisé de nombreux parents et pourtant, on peut se le procurer un peu partout. D'autres exemples sanguinaires : l'horrible Night Trap, où des femmes en petite tenu se font assassiner avant d'être suspendues par leurs bourreaux à des crochets de boucher, et le funeste Skatin' Skitchin' Hictchin' où des adeptes du patin à roues alignées s'accrochent à des pare-chocs de voitures en marche et démolissent leurs adversaires à coups de bâton de baseball. Certains de ces jeux portent la mention « 12 ans et plus », mais nous savons très bien qu'il n'en faut pas plus pour titiller l'intérêt des jeunes, qui piquent la cassette du grand frère « juste pour voir ».
À ce jour, aucune étude n'a démontré que ces jeux vidéo entraînaient des comportements violents chez les enfants. Pour une bonne raison : il est très difficile d'isoler cette forme de violence de celle qui est diffusée à la télévision ou au cinéma et qui, en passant, n'est ni plus ni moins dommageable. Il y a bien sûr quelques rares cas d'adolescents meurtriers qui ont trouvé leur « inspiration » dans des jeux, mais ces enfants étaient aussi plongés dans la violence et les désordres affectifs à la maison. On ne passe pas tout le voisinage à la mitraillette parce qu'on a vu Rambo quatre fois ! Normalement, un enfant équilibré, auquel on a inculqué des valeurs solides, ne devrait pas en être affecté outre mesure - ce qui n'empêche pas les parents d'interdire ce genre de jeux à la maison ! Une chose est certaine, toutefois : les enfants qui participent de façon compulsive et répétitive à ce type de jeux doivent être surveillés de près.
Les parents sont très préoccupés par le degré de violence des jeux vidéo, explique Francine Nadeau. Moi, ce qui me préoccupe encore plus, c'est que les enfants fascinés par la violence sont presque toujours confrontés à la violence dans leur vie. Il ne s'agit pas nécessairement d'agressions physiques ou verbales. Un divorce orageux, un grand vide affectif, un manque de communication, des sentiments d'angoisse, de révolte, de culpabilité sont des formes de violence, après tout. Et les enfants qui souffrent peuvent tenter d'évacuer leurs angoisses avec des jeux très agressifs. En jouant avec la mort, ils se donnent l'impression qu'ils ne vont pas crever... Dans ces cas extrêmes, il est primordial d'identifier le problème.
La cure de désintoxication
Heureusement, les cas de vidéomanie aiguë chez les enfants sont rarement assez graves pour justifier une thérapie. Mais, tout de même, on ne règle pas le problème en zappant leur Sega dans une cinquième dimension comme le ferait un vidéohéros. En premier lieu, Francine Nadeau suggère très fermement d'imposer aux enfants des limites strictes. « Laissez-les jouer, mais pour un temps déterminé à l'avance, que vous négocierez ensemble. Vous pouvez aussi participer au jeu pour créer une autre dynamique - et pour comprendre leur fascination. Mais avant tout, vous devez intéresser vos enfants à d'autres activités. Encouragez-les à pratiquer un sport en leur expliquant qu'ils pourront ainsi développer leur puissance musculaire - quand un enfant réussi au baseball ou en patinage, il devient le héros de sa propre vie ! Incitez-les à rencontrer leurs amis pour qu'ils apprennent à socialiser. Surtout, impliquez-vous : dessinez avec eux, lisez ensemble, soyez présent. En reprenant leur juste place dans la cellule familiale, en diversifiant leurs champs d'intérêt, les enfants seront tout naturellement moins obsédés par l'univers artificiel du jeu vidéo. »
Un conseil : commencez tout de suite et n'attendez surtout pas que votre enfant en soit rendu là. Parce que le marché des jeux vidéo, qui rapportent déjà 5 milliards par années aux États-Unis seulement, se développe à un train d'enfer. Avec la réalité virtuelle, la digitalisation des effets spéciaux, la création de comédiens synthétiques, les disquettes et CD interactifs, et Hollywood qui se met de la partie - avec le superbe jeu Aladdin notamment -, les nouveaux jeux vidéo seront de plus en plus captivants. Et nous, pauvres adultes, nous y retrouverons de moins en moins. En attendant, je retourne m'exercer au Super Mario. J'ai enfin franchi le sixième monde, j'ai quatre vies en banque et je ne lâche pas avant d'avoir vaincu ces satanées bestioles...
Source : Francine Nadeau, « Psycho : attention à la vidéomanie ! », paru dans Châtelaine, août 1997, volume 37, no. 8, pp. 78-80.
Francine Nadeau est psychologue pour enfants à Sherbrooke ; elle est également chargée de cours à l'Université de Sherbrooke.