Cécile Béliveau, Ph.D.
La réforme des programmes d'enseignement introduit l'éducation aux médias comme l'un des thèmes transversaux à développer dans la formation des élèves du primaire et du secondaire. Ce thème vise à favoriser la « lecture critique » des médias, quel que soit leur support (écrit, radio, télévisé etc.), et répond au besoin urgent des jeunes d'être formés selon la culture de leur époque.
En effet, les générations d'aujourd'hui évoluent dans une société hypermédiatique, et leurs temps de loisir, caractérisés par la fréquentation des médias, transforment dramatiquement leurs modes de connaissance, leurs représentations du monde et leurs modèles d'action.
Ainsi, dans les familles québécoises, les jeunes, encouragés par leurs parents, s'approprient spontanément les produits des nouvelles technologies d'information et de communication et vont chercher la majorité de leurs informations, mais aussi de leurs valeurs, dans des médias qui recourent à d'autres langages que ceux de l'écriture et des textes imprimés, exclusivement enseignés à l'école. Autrement dit, ils apprennent autre chose, autrement.
Grâce aux médias, ils ont accès à une grande variété de contenus qui leur procurent un bagage impressionnant de connaissances. Un interlocuteur attentif serait étonné par la diversité et la richesse des informations sur le monde, proche et lointain, que possède déjà un enfant de l'école primaire. Et pourtant, presque tout ce bagage lui parvient par la télévision. Et que dire des nouvelles possibilités d'Internet qui s'est introduit à haute vitesse dans nos foyers québécois ?
Cette ouverture à une quantité incroyable d'informations éveille également la curiosité intellectuelle des jeunes. Malheureusement, celle-ci s'oriente souvent dans tous les sens, distinguant mal ce qui est important ou significatif de ce qui est traité de façon superficielle.
Gavés d'informations mal décodées, les jeunes acquièrent par les médias des connaissances peu articulées, manquant d'outils intellectuels pour les approfondir, les hiérarchiser et les synthétiser. Celles-ci se juxtaposent donc entre elles, un peu pêle-mêle, sans liens logiques apparents, sans ordre séquentiel.
Un meilleur arrimage entre le mode d'apprentissage plus global et plus relié à l'affectivité, qui relève du monde analogique de l'image, et celui plus analytique, plus rationnel et plus séquentiel de l'école s'appuyant sur la transmission des savoirs par l'écrit, est aujourd'hui nécessaire pour combattre les échecs et le décrochage scolaire.
Si l'école ne peut nier la quantité de connaissances acquises hors de ses murs, elle doit également tenir compte des nouveaux modes d'appréhension des connaissances stimulés et façonnés par l'usage des nouveaux médias électroniques. Nos élèves qui ont acquis une solide expérience médiatique comportant une participation active de tous leurs sens se sentent désormais frustrés devant certaines activités scolaires.
Dans un tel contexte culturel, l'usage presque exclusif du tableau, des livres et des cahiers d'exercices risque d'émousser, à la longue, leur intérêt et leur motivation.
L'école ne peut plus conserver le statu quo par rapport aux médias électroniques, alors que les enseignants se plaignent que la télévision a plus d'influence qu'eux sur leurs élèves, tant par les valeurs et les modèles sociaux qu'elle véhicule que par les informations auxquelles elle donne accès ou par ses langages propres et la séduction qu'ils exercent.
Si l'on considère ce que les médias et les nouvelles technologies peuvent réaliser maintenant et ce que l'école, elle, réalise, on peut se demander si le décrochage scolaire n'est pas, dans une certaine mesure, imputable au décalage qui existe actuellement entre la culture médiatique de nos jeunes et de leur famille et celle que maintient encore l'école, manifestement accrochée à l'ère de Gutenberg.
L'avènement des nouveaux médias a rendu possible une révolution semblable à celle de l'imprimerie, qui a façonné l'éducation depuis cinq siècles. Et cette nouvelle révolution culturelle ne fait que commencer.
C'est pourquoi l'école d'aujourd'hui doit faire profiter les élèves des nouvelles ressources que lui proposent les médias et de la grande diversité de leurs produits culturels. Elle doit, par ailleurs, tenir compte des connaissances acquises quand l'enfant arrive à l'école et de celles qu'il acquiert ainsi que de la façon dont il les acquiert tout au long de sa scolarité, notamment par la télévision et les autres médias de communication et d'information, ces partenaires cognitifs qui actualisent de façon irréversible de nouvelles façons d'apprendre.
Il est urgent d'instaurer la pratique de l'éducation aux médias dans les écoles québécoises. Ce nouveau thème transversal, dont l'objectif est de faciliter une distanciation par la prise de conscience du fonctionnement des médias, de leurs contenus et des systèmes dans lesquels ils évoluent, offre à l'école l'occasion de repenser l'ensemble de ses pratiques pédagogiques pour les ouvrir à cette nouvelle culture contemporaine, hypermédiatique, dans laquelle évoluent les jeunes d'aujourd'hui.
En mettant en pratique, à travers les apprentissages des différents programmes scolaires, ses habiletés, ses attitudes et ses connaissances reliées à l'éducation aux médias, l'élève sera en mesure de mieux comprendre et d'utiliser intelligemment les nouvelles technologies, leurs messages et leurs représentations. L'exercice de la pensée critique face aux messages médiatiques de toutes natures et de toutes provenances constituera pour lui un atout intellectuel indispensable tout au cours de sa scolarité et de sa vie ainsi que dans tous les domaines d'activités.
Comme l'affirmait Fabienne Thomas dans la revue Communication (1995) : « L'éducation aux médias peut et doit maintenant prendre la place qu'elle mérite à tous les niveaux scolaires (sans éviter la formation des maîtres) afin de faire des élèves des adultes maîtres de leur environnement médiatique, conscients des manipulations qui les guettent et des richesses qui leur sont proposées. »