Qu’est-ce que l’intimidation ?
L’intimidation est une relation particulière caractérisée par un abus de pouvoir répété d’une personne (ou d’un groupe de personnes) sur une autre. L’intimidation s’exprime différemment selon l’âge de l’agresseur.[1]
Qu’est-ce que la cyberintimidation ?
Comme son nom l’indique, la cyberintimidation est une intimidation qui se sert d’un canal électronique (ordinateur, téléphone cellulaire) pour s’exercer.
Les acteurs
L’intimidateur : Si, dans un certain nombre de cas, la cyberintimidation apparaît simplement comme un autre moyen utilisé par un intimidateur « classique » pour atteindre sa cible, la dimension virtuelle du Net a aussi permis l’émergence d’un nouveau type d’intimidateurs : ceux qui n’intimideraient pas dans le monde physique mais qui profitent de l’anonymat qu’autorise Internet pour le faire.
Le caractère anonyme d’Internet fait que les jeunes s’y sentent plus libres de commettre des actes qu’ils n’oseraient pas envisager dans la vie réelle. Même si on parvient à retracer leur identité, ils peuvent toujours prétendre que quelqu’un a volé leur mot de passe. Rien ne les oblige à admettre les faits. Quand il est impossible de prouver la culpabilité d’un individu, la peur du châtiment diminue de beaucoup.
Selon Nancy Willard, du Responsible Netizen Institute, ce type de communication à distance affecte également le comportement éthique des jeunes en les empêchant d’être directement témoins des conséquences de leurs actes sur les autres, ce qui diminue aussi de beaucoup la compassion ou le remords : « La technologie ne montre pas les conséquences tangibles de nos actes sur les autres. »[2]
Parce qu’ils se sentent loin de leur victime et des résultats de leurs attaques, les jeunes écrivent en ligne des choses qu’ils ne diraient jamais en personne. Tout ceci est remarquablement résumé dans cette déclaration d’un élève de Deer Park Public School, à Toronto, tiré de l’étude du Réseau Éducation-Médias Jeunes canadiens dans un monde branché :
« Avec Internet, on peut s’en permettre beaucoup plus parce que je ne pense pas que beaucoup de gens seraient assez sûrs d’eux dans la réalité pour s’approcher de quelqu’un et lui dire quelque chose comme « Je te déteste, t’es trop moche ». Mais sur Internet, vous ne voyez pas vraiment leur visage et ils ne voient pas le vôtre, et vous ne voyez pas dans leurs yeux que vous venez de leur faire mal. »
La cible : Tout d’abord, une précision d’ordre terminologique : dans cette série de leçons, nous utilisons le terme de « cible », et non de « victime » : le terme de victime est associé à la notion d’impuissance et de passivité, alors que le terme de cible ne sous-entend rien quant à la façon de réagir de la personne agressée ; En dissociant, dans le choix même des mots, le fait d’être mis dans une situation particulière, et la façon d’y réagir, on indique d’emblée, de façon formelle, que l’individu a le pouvoir d’agir sur la situation dans laquelle il se trouve.
La cyberintimidation diffère de l’intimidation classique en cela que, même si la violence n’est pas physique, elle est plus effrayante : on ne sait pas qui sont les témoins (lesquels sont potentiellement illimités), et la maison n’est plus un refuge.
De plus, dans le cas où l’intimidateur est anonyme, la personne ciblée ne sait pas de qui elle doit avoir peur, et il lui est impossible de répondre aux attaques (littéralement, puisqu’elle ne sait à qui répondre, mais elle se sent aussi impuissante car, n’ayant pas de nom à donner, elle porte rarement plainte).
Les témoins : Ce groupe représente le consensus social et, à ce titre, il est extrêmement important, en ligne comme dans le monde physique. Une étude menée par la Faculty of Social Work de l’université de Toronto en mars 2008 révèle que, sur un échantillon de 2095 élèves, 28% rapportent avoir été témoins de cyberintimidation. Parmi eux :
- 9% se sont associés à l’intimidation,
- 32% ont observé passivement,
- 14% se sont insurgés contre l’intimidateur,
- 21% ont tenté de stopper l’intimidateur,
- 11% ont quitté l’environnement,
- 7% ont essayé de s’attirer l’amitié de l’intimidateur,
- 7% ont rapporté l’incident à une personne d’autorité.[3]
Cependant, plus l’intimidation dure, plus le nombre de témoins susceptibles de se joindre aux harceleurs augmente.[4]
Les différentes formes de cyberintimidation
Il existe différentes manières de faire de la cyberintimidation. Parfois, il s’agit d’insultes ou de menaces directement envoyées à la victime par courriel ou par messagerie instantanée. Les jeunes peuvent aussi faire circuler des commentaires haineux visant une personne, en particulier par le biais du courriel et de la messagerie instantanée, en les affichant sur des sites Web ou sur des blogues (journal intime sur le Web). Les jeunes le font souvent sous une fausse identité en utilisant un mot de passe (de courriel ou de messagerie instantanée) volé à quelqu’un d’autre ; ils envoient alors des messages sous couvert de cette identité volée. Ceux qui ont une bonne connaissance de la technologie sont même capables de monter un vrai site Web, souvent protégé par un mot de passe, pour cibler certains élèves ou enseignants.
Par ailleurs, de plus en plus de jeunes sont la cible d’intimidation par le biais de messages textes envoyés sur leur cellulaire. Ce type de téléphone échappe complètement à la surveillance des adultes. Contrairement aux ordinateurs installés dans un endroit passant à la maison, à l’école ou à la bibliothèque, les cellulaires sont totalement personnels, privés, toujours connectés et accessibles. Les jeunes les gardent généralement ouverts toute la journée et peuvent ainsi se faire harceler à l’école et jusque dans leur propre chambre.
Certains cellulaires possèdent même des appareils photo intégrés qui ajoutent une nouvelle dimension au problème. Des élèves s’en sont déjà servi pour prendre la photo d’un élève obèse dans les douches après un cours de gymnastique et, quelques minutes plus tard, la photo circulait sur toutes les adresses de courriel de l’école.
Les institutions scolaires ont de la difficulté à enrayer le phénomène de cyberintimidation, particulièrement à l’extérieur de l’école. Les enseignants peuvent généralement intervenir en cas de harcèlement ou de persécution dans la vie réelle, en classe ou dans la cour de récréation, mais l’intimidation en ligne échappe au radar des adultes, ce qui la rend difficile à repérer à l’intérieur de l’école et impossible à contrôler à l’extérieur.
L’étendue du problème
Le rapport Pew (2007) Cyberbullying and Online Teens révèle qu’ « environ un tiers (32 %) des adolescents qui utilisent Internet disent avoir été la cible d’actions désagréables et potentiellement menaçantes en ligne – comme recevoir des messages menaçants, constater que leurs courriels ou messages textes privés ont été transmis à d’autres sans leur consentement, s’apercevoir qu’une photo embarrassante a été postée sans leur accord ou découvrir qu’on répand des rumeurs à leur sujet en ligne ».[5] De plus, 38% des filles rapportent avoir été intimidées en ligne, contre 26% pour les garçons. Le groupe où la cyberintimidation est le plus rapporté est celui des filles âgées de 15 à 17 ans, avec 41%.[6]
Au Canada, le sondage State of the Teaching Profession 2007, mené à la demande de Professionally Speaking, the magazine of the Ontario College of Teachers, révèle que 84 % des enseignants déclarent avoir été la cible de cyberintimidation de la part de leurs élèves (ce pourcentage monte à 93 % pour les enseignants de langue française).
La cyberintimidation et la loi
Les jeunes devraient savoir que certaines formes de cyberintimidation tombent sous le coup de la loi. Le Code criminel du Canada considère que communiquer de façon répétée avec quelqu’un de manière à lui faire craindre pour sa sécurité ou celle de ses proches est un acte criminel.
Il est également criminel de publier un libelle, qui insulte quelqu’un ou peut nuire à sa réputation en l’exposant à la haine, au mépris ou au ridicule.
La cyberintimidation peut aussi violer la Loi canadienne sur les droits de la personne si elle répand haine et discrimination basées sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, le statut marital ou familial et les handicaps physiques ou mentaux.
Le rôle de l’école
Parce que l’école est le lieu où se nouent la majorité des relations d’intimidation, la cyberintimidation a un impact négatif direct sur l’ambiance d’une école ou d’une classe ; elle affecte tous les élèves en produisant un environnement scolaire hostile.
Dans son guide des éducateurs sur la cyberintimidation, édition 2004, Nancy Willard recommande aux écoles de développer leur lutte contre l’intimidation selon une approche d’ensemble qui inclut les points suivants :
- s’engager dans une planification participative qui implique des programmes scolaires (comme des mesures de sécurité à l’école) et parascolaires avec la collaboration de policiers, parents, groupes communautaires et organismes sociaux ;
- évaluer les besoins ;
- s’assurer qu’un programme d’anti-intimidation efficace est en place ;
- modifier les politiques et procédures. Mise à jour des politiques contre l’intimidation pour y ajouter le harcèlement par téléphone cellulaire, par Internet et par ordinateur. De bonnes politiques d’utilisation acceptable interdiront spécifiquement l’intimidation par Internet ;
- offrir des sessions de développement professionnel ;
- offrir de l’information aux parents (soirées de formation et ateliers) ;
- offrir de l’information aux élèves (intégrer l’éducation à la lutte contre l’intimidation/cyberintimidation dans les activités scolaires existantes et éviter d’en faire une nouvelle activité) ;
- évaluer le programme afin de déterminer son efficacité.
De son côté, le Dr Shariff de l’Université McGill insiste sur le fait que les écoles portent la responsabilité de « s’adapter à une société technologique en rapide évolution, de faire face aux problèmes émergents et d’aider les jeunes à devenir des individus dotés d’une conscience civique ».[7] Selon Shariff,[8] les écoles doivent privilégier une approche préventive face à la cyberintimidation : l’approche préventive permet d’accéder à l’égalité des chances en matière d’apprentissage. L’approche réactive (expulser les cyber-intimidateurs, par exemple) produit un environnement où l’apprentissage est appauvri, comme le montre le schéma ci-après :
© Shaheen Shariff, Ph.D., Université McGill, 2007
Comme l’illustre ce schéma, les écoles doivent trouver un équilibre entre liberté d’expression et mise en place d’un environnement d’apprentissage où les élèves se sentent en sécurité et à l’abri de toute forme de harcèlement. La meilleure approche est préventive.
En classe, les enseignants peuvent créer un environnement mettant en valeur chaque élève. Pour atteindre ce but, ils devraient :
- passer en revue leurs propres attitudes et rester respectueux en tout temps envers leurs élèves et leurs collègues
- intervenir dès qu’un élève est sujet à l’intimidation – que l’intimidateur soit un autre élève, ou un enseignant.
- repérer les élèves timides et marginalises, et les encourager à prendre une part plus grande aux activités de classe en mettant en valeur leur points forts.
- encourager de saines relations en intégrant des stratégies anti-intimidation dans les activités de classe.
La Fédération canadienne des enseignants a développé un guide de cyber-conseils à l’intention des enseignants. Vous pouvez le consulter en ligne ou le télécharger à : http://www.ctf-fce.ca/publications/pd_newsletter/PD2008_Volume7-2french_Article9.pdf.
Le fait de développer le sens du contrôle – la capacité de repérer les aspects contrôlables d’une situation, de façon à en optimiser l’issue- peut permettre aux jeunes de construire leur résilience face à la cyberintimidation, et la maîtriser.[9] Les adultes peuvent aider les jeunes à réagir face à l’intimidation, en les encourageant, en tant que communauté, à développer et maintenir des règles de conduite. Les adultes peuvent aussi donner aux jeunes le soutien et mes outils nécessaires pour faire activement face à la cyberintimidation.
Pour aider les élèves à agir
Si les élèves ont besoin d’intégrer que la cyberintimidation peut tomber sous le coup de la loi, il est tout aussi important qu’ils prennent conscience de leurs propres responsabilités de « citoyens du Net » dans l’établissement de communautés virtuelles saines. Enseignants et parents ont un rôle essentiel à jouer dans la construction d’un code moral qui guidera ces jeunes dans leurs comportements en ligne. Les règles qui suivent peuvent servir de point de départ pour la création d’une Néthique encourageant les interactions positives en ligne, et les aidant à répondre de façon adéquate s’ils sont pris pour cible d’intimidation dans le cyberespace.
- Protège ta vie privée, et respecte celle des autres en ligne : protège tes données personnelles, ne colporte pas de rumeurs, ne divulgue pas sur Internet des informations ou des photos de quelqu’un sans lui en demander préalablement l’autorisation.
- Respecte l’espace virtuel des autres : ne fouille pas dans leurs fichiers informatiques ni dans leur ordinateur.
- Reste toi-même : n’envoie pas de messages anonymes personnels.
- Garde tes valeurs dans le monde virtuel : n’écris jamais à quelqu’un quelque chose que tu ne serais pas capable de lui dire face à face. Réfléchis avant d’agir. Le caractère immédiat des communications sur Internet a pour effet que les conversations y dérapent facilement. Une fois le message envoyé, il n’existe pas de moyen de le rattraper et, contrairement à la parole, l’écrit reste et a une force d’autant plus grande.
- Ne te conduis pas comme un Troll (une personne qui monte pas les personnes les unes contre les autres, dans une discussion en ligne) : si tu pousses quelqu’un à écrire un commentaire négatif sur quelqu’un, ce n’est pas parce que ce n’est pas toi qui l’as posté que tu n’en as pas la responsabilité morale[10].
Si tu es témoin en ligne d’une action d’intimidation :
- réagis contre l’intimidateur : réagis quand des camarades se livrent à de la cyberintimidation et proteste chaque fois que tu es témoin d’une attitude en ligne agressive envers les autres. La plupart des jeunes sont plus sensibles aux critiques venant de leurs pairs qu’à la désapprobation des adultes.
- Ne réfléchis pas comme un miroir ! Si on te demande de colporter un message, une photo ou une vidéo insultante pour quelqu’un, ne le fais pas !
Si tu es la cible d’une cyberintimidation :
- STOPPE : quitte immédiatement l’environnement ou l’activité en ligne où a lieu l’intimidation (bavardoir, forum, jeux, messagerie instantanée, etc.) ;
- BLOQUE les messages de courriel ou de messagerie instantanée de la personne qui te harcèle constamment. N’y réponds jamais ;
- SAUVEGARDE tout message de harcèlement et fais-le parvenir à ton fournisseur de services Internet (Yahoo ou Hotmail, etc.), qui pourra en déterminer la source en passant par l’adresse IP de l’ordinateur émetteur. La plupart des fournisseurs de services ont des politiques de sanctions appropriées à l’égard des utilisateurs qui se livrent au harcèlement sur leur serveur ;
- DÉNONCE : parles-en à un adulte en qui tu as confiance ; alerte également la police quand l’intimidation inclut des menaces physiques.
[1] Juvonen Jaanen and Sandra Graham, eds., Peer Harassment in School: The Plight of the Vulnerable and Victimized (London: Guilford Press, 2001).
[2] Nancy Willard, “Fostering Responsible Online Behaviour,” Guidance Channel Ezine (June 2007). http://www.guidancechannel.com/default.aspx?index=480.
[3] Université de Toronto, mars 2008.
[4] Dr. Shaheen Shariff and Rachel Gouin, Cyberdilemmas: Gendered Hierarchies, Free Expression and Cyber-safety in Schools. Presented at Safety and Security in a Networked World : Balancing Cyber-Rights and Responsibilities, Oxford Internet Institute Conference, Oxford, U.K., 2005.
[5] Rapport Pew (2007) Cyberbullying and Online Teens http://www.pewinternet.org/Reports/2007/Cyberbullying.aspx, traduction de l’auteur.
[6] Pew Report, op.cit., http://www.pewinternet.org/~/media//Files/Reports/2007/PIP%20Cyberbullying%20Memo.pdf.pdf, traduction de l’auteur.
[7] Shariff et Gouin, op.cit.
[8] S. Shariff and L. Johnny, “Cyber-libel and cyber-bullying: Can Schools Protect Student Reputations and Free-expression in Virtual Environments?” Education & Law Journal, 16 (2007), pp. 307-42.
[9] J. Pearson et D. Kordich Hall, Reaching IN … Reaching Out Resiliency Guidebook (Child & Family Partnership, 2006). http://www.reachinginreachingout.com.
[10] Si une attaque de Troll survient dans une liste de discussion, le modérateurs prend généralement des mesures, pouvant aller d’un avertissement jusqu’à la résiliation de l’inscription du troll à la liste.