Par Dr Augie Fleras
En règle générale, les autochtones et les minorités raciales sont l'image d'un « problème social » aux yeux des médias. Ils sont décrits comme souffrant de problèmes dont la résolution nécessite une attention exagérée des pouvoirs publics et qui dévore une portion importante de nos ressources naturelles. De plus, les médias définissent habituellement les minorités comme les méchants qui « provoquent des problèmes » en formulant des demandes qui sont inacceptables tant pour l'ordre social que pour l'ordre politique ou moral.
Les peuples autochtones canadiens ont été représentés comme des « éléments gênants » dont les revendications pour les droits à l'autodétermination et à leur propre gouvernement se situent à l'opposé de la tradition démocratique libérale canadienne. Les personnes de couleur sont perçues comme un « ensemble discordant de problèmes : disputes avec les forces policières, conflits avec les responsables de l'immigration, fraudes à l'aide sociale ou querelles familiales ou intestines ». Cette mentalité du « Nous contre eux » favorise leur condition de bouc émissaire en ce qui a trait aux malheurs économiques ou sociaux. Une telle attitude peut causer de la rancoeur contre ceux dont les opinions, l'apparence et les coutumes sont différentes de celles de la masse.
L'image médiatique des autochtones et des minorités raciales peut tout autant informer et faire connaître (souvent subjectivement) que désinformer, cacher et dissimuler. Il ne manque pas d'exemples pour illustrer que l'information peut parfois être si biaisée qu'elle frise la propagande. Combien de fois les médias ont-ils représenté le corridor Jane-Finch du Toronto métropolitain comme une jungle de ciment surpeuplée, composée principalement de Canadiens de race noire s'adonnant au commerce de la drogue et des armes ?
Les comptes rendus portant sur les peuples autochtones comportent également des connotations négatives, même si ces derniers attirent toujours la sympathie du public. Les premières nations sont décrites comme une menace à l'intégrité territoriale canadienne (le blocus du Labrador en 1988), aux intérêts de la nation (la manifestation inuit contre la présence de l'OTAN au Labrador) et à l'ordre social du Canada (la crise d'Oka). Ils sont perçus comme onéreux (plus de 5 milliards en dépenses gouvernementales), comme un danger économique (les nombreuses revendications territoriales dans le Nord canadien), un élément clé de la crise du système judiciaire canadien (la proportion exagérée d'autochtones emprisonnés) et un poids pour le système de santé (les suicides et la désintoxication). Enfin, le traitement journalistique des réfugiés est exprimé en termes d'immigration clandestine et des coûts reliés à la gestion de dossiers et à l'intégration au Canada. Plusieurs études confirment ces exemples.
Dans une analyse qualitative datant de 1986, des chercheurs ont examiné la couverture médiatique des grands journaux canadiens à l'égard de la politique canadienne d'immigration entre 1980 et 1985. Les sujets étaient étudiés selon différentes techniques de persuasion : le positionnement et le montage des articles, leur longueur et la taille des caractères, le contenu des titres et exergues (phrases suivant les titres), l'utilisation de rhétorique et de commentaires, l'emploi de citations, les statistiques et les mentions de l'origine raciale. La chercheuse Michelle Ducharme a découvert que l'application de ces critères démontre que l'image médiatique des immigrants est raciste et discriminatoire, bien que ce soit fait d'une manière subtile, presque subliminale. L'usage de clichés, de stéréotypes et de termes péjoratifs se combinent pour multiplier les perceptions négatives, particulièrement en ce qui a trait aux immigrants et aux politiques d'immigration.
Ducharme explique :
« En insistant sur les problèmes sociaux dont les immigrants sont responsables, des solutions faciles sont avancées : les conditions d'entrée doivent être rendues plus difficiles, des quotas doivent être établis, les politiques relatives au pardon doivent être revues, le nombre de réfugiés accueillis doit être réduit, le système d'attribution de visa doit être révisé afin de limiter l'immigration clandestine et les mariages de convenance doivent être éliminés. Plusieurs journaux laissent à leurs lecteurs l'impression que le Canada souffre d'un sérieux problème relié à l'immigration et que les immigrants eux-mêmes sont une menace, non seulement pour le système, mais également pour les Canadiens comme individus. »
En d'autres mots, les immigrants sont perçus comme des agitateurs qui s'approprient les emplois des Canadiens, qui sont impliqués dans des activités illégales comme le trafic de drogue et la contrebande et qui font preuve d'ingratitude à l'égard de la générosité canadienne. À l'opposé, les articles de fond qui informent sur le développement positif de ces minorités et immigrants au sein de la communauté sont rares. Peu de pages sont consacrées à la représentation des minorités comme contribuables canadiens, moyens et normaux, dont les points de vue et activités sont divers. Il vaut la peine de mentionner que des situations identiques peuvent être observées aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où les journaux « respectables » ainsi que la pression populaire de droite s'offensent de la présence de minorités raciales. L'image des minorités raciales véhiculée par les médias est à la fois négative, inhabituelle et problématique en raison de la manière dont les nouvelles sont structurées. Les minorités sont « encastrées », puis aseptisées par les contraintes, les demandes et les priorités des médias. Un tel traitement des minorités pourrait être perçu comme un détail gênant, ne serait-ce que pour les conséquences qu'il entraîne. Comme l'a souligné le magazine Report on Equality News : « En niant ou en exagérant leur présence, les médias créent un obstacle psychologique de taille entre les minorités visibles et la société canadienne. »
L'effet multiplicateur de la répétition de ces messages à connotation négative semble être de marginaliser les minorités comme étant sans importance ou, pire, comme constituant une menace sociale. Les minorités ethniques risquent de souffrir lorsqu'elles sont identifiées comme un problème social ou comme faisant face à des problèmes typiques aux « autres » ou aux « étrangers ». Elles donnent l'impression d'être violentes et émotionnellement instables, démontrant un respect moindre pour la vie humaine ou la décence fondamentale que la majorité blanche. La « panique morale » engendrée par l'insistance des médias sur les situations conflictuelles peut laisser les autorités sans autre alternative (apparente) que d'intervenir pour contrôler le fléau. Les forces de police et l'armée pourraient être appelées à étouffer un soulèvement des minorités et à « rétablir l'ordre », comme ce fut le cas lors du conflit d'Oka. La recherche d'une panacée aux problèmes des minorités est tout aussi dommageable. La réalité est beaucoup plus compliquée que ce que les médias veulent bien laisser paraître et les solutions qui sont avancées sont souvent tellement naïves qu'elles nuisent au débat.
Source : Tiré de « Please Adjust Your Set », du Dr Augie Fleras, dans Communications in Canadian Society, 4e édition, Nelson Canada, 1995. (Reproduit avec la permission de l'auteur.)