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10 février 2010
Les écoles et le Web social
par Emmanuelle Erny-Newton
Sur Internet en général, et le Web social en particulier, tout n’est pas digne de foi, loin de là. A l’école, en revanche, tout tend à l’être ; par contrecoup, la pensée critique n’est généralement qu’un exercice scolaire ponctuel et bien repéré : « Critiquez cet article ! » dira l’enseignant. Ou encore : « Attention, il y a un piège ! ». Or dans la vie, les canulars grandeur nature viennent rarement précédés d’un avertissement. Emmener ses élèves naviguer sur le Web 2.0 c’est les pousser à construire et exercer en tout temps leur regard critique, et d’en faire chez eux une seconde nature. L’école traditionnelle, par son « devoir » de planification (et d’évaluation) pré-arrange des éléments de connaissance pour la consommation (souvent passive) des élèves. En comparaison, le Web social est un constant remue-méninges de la pensée humaine. Plus que la collecte linéaire de données et de connaissances préétablies, ce Web favorise la compréhension originale et créative par la mise en contact d’idées qui n’auraient pas dû se rencontrer. Utiliser le Web 2.0 en classe, c’est passer de l’accumulation de connaissances préétablies, de « pensées déjà pensées », à une compréhension originale née de l’exploitation de l’intelligence collective. J’ai le souvenir particulièrement vif du jour où ma fille, ayant rédigé une dissertation expliquant pourquoi elle était vegan, était revenue blanche de rage avec sa copie corrigée. La note était excellente, mais ce qui la mettait hors d’elle est que l’enseignant n’y avait laissé aucun commentaire. Pas le moindre indice qui aurait pu lui faire savoir si ce morceau d’elle-même avait changé la vie d’un autre. En bonne « native du numérique », sa réaction immédiate avait été de poster son texte sur son forum favori, où elle n’a pas tardé à récolter de nombreux commentaires. Dans la classe traditionnelle, l’enseignant donne « parce que c’est son métier », et l’élève ne donne pas, parce que ce n’est pas son rôle. Pour un élève, les occasions de « donner » (de l’information, son opinion, etc.) sont circonscrites et codifiées, et elles sont généralement un moyen d’évaluation, pas de discussion. L’élève apprend peu à peu que ce n’est pas tant ses idées qui y sont évaluées, mais sa capacité à produire un texte conforme aux instructions de départ. Or comme dans le cas de ma fille, l’utilisation sociale d’Internet permettrait de redonner à ces « exercices » une dimension dialectique réelle. Cela permettrait au jeune de construire son identité à travers les idées qu’il expose, et de réaliser qu’il est capable d’influer la communauté en ligne – et donc la communauté tout court. Dans le Web 2.0, les « producteurs d’information » ne sont évalués et hiérarchisés qu’à partir de ce qu’ils font, produisent et disent, et non à partir d’un statut à priori. Ce sont les internautes, par le biais du Web social, qui décident de lier et de faire circuler telle idée ou telle information. Dans ce contexte, « établir un lien, c’est émettre un vote », dit Dominique Cardon. Il est donc crucial de rendre les jeunes conscients de ce pouvoir qu’Internet met dans les mains de chaque internaute, et de leur permettre de l’exercer : initions très tôt les jeunes au « social bookmarking », qui permet de faire émerger des liens « enterrés » ; et donnons-leur l’occasion d’utiliser les micro-blogues de type Twitter, où s’échangent des liens de sources alternatives aux traditionnels « fournisseurs d’infos ».
26 novembre 2009
Je consomme donc je suis ?
par Emmanuelle Erny-Newton
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19 novembre 2009
Libre comme le Web
par Emmanuelle Erny-Newton
26 octobre 2009
La génération C à vol d’oiseau
par Emmanuelle Erny-Newton
Quel intérêt d’avoir un Twitter live dans un colloque ? Il est double :
J’avoue que l’expérience fut pour moi intéressante au point que j’ai décidé d’en faire un billet de blogue – Quoi ? Elle veut écrire un billet à propos d’un colloque auquel elle n’a pas assisté ?
Remarque préliminaire intéressante : les twitterers du colloque étaient tous concentrés dans les ateliers liés à l’éducation et au travail. Sur les quelques 90 pages de tweets #GenC que j’ai étudiés, il y avait moins d’une dizaine de messages concernant les volets « Consommation » et « Citoyen » (ce qui a généré des tweets laconiques : « Atelier consommation : personne ne commente la vidéo » ; « Même tendance qu'hier: ça tweet bcp plus dans atelier éducation que les 3 autres ensemble.. » ; « Est-ce que tous les gens qui twittent sont dans l'atelier de @marioasselin ?? » )
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5 octobre 2009
Internet et l'économie de l'attention
par Emmanuelle Erny-Newton Je l’avoue, je fais plutôt partie des « optimistes d’Internet ». C’est un sport qui peut s’avérer fatigant, car la presse donne souvent des armes aux « pessimistes ». Dans la longue liste des maux imputables aux nouvelles technologies, je voudrais aujourd’hui en retenir un: le déficit d’attention. On invoque le mode multitâche pour expliquer cette « épidémie » : Les jeunes font leurs devoirs, tout en téléchargeant de la musique et en ayant plusieurs fenêtres de chat ouvertes. Leur attention prend l’habitude de papillonner et de se partager entre les diverses tâches, plutôt que de se focaliser sur une seule. Selon la représentation sociale, donc, Internet les a formés au mode multitâche, et « formatés » à ne pouvoir intégrer les informations qu’à doses homéopathiques –vous savez, ce même Internet qu’on accuse aussi de rendre nos jeunes accrocs lorsqu’ils passent des heures concentrés devant un jeu vidéo en ligne…
Apprendre aux jeunes à maîtriser leur attention ? Mireille Houart et Marc Romainville ont posé la question à des enseignants, et ont reçu des avis mitigés : « Pourquoi l’enseigner en classe ? J’ai mon programme à respecter, et d’ailleurs ce n’était pas enseigné à mon époque, et je l’ai pourtant acquis… » Certes, répondent les auteurs. Mais ces enseignants qui ont appris à maîtriser leur attention sans l’aide de l’école (et j’ajoute : à une époque où les médias étaient bien moins invasifs) l’ont fait grâce à leur environnement social et familial – et non, comme on l’entend souvent dire, parce qu’ils étaient plus doués - : « L’école a eu recours à cette idéologie du don pour dissimuler et justifier, au nom d’une prétendue nature individuelle, sa fonction de reproduction sociale ». Nous vivons actuellement dans un monde qui pratique l’économie de l’attention : ce qui donne de la valeur à l’information, c’est la somme d’attention qu’elle peut attirer. Et les nouvelles technologies, par l’accès qu’elles donnent à notre « temps de cerveau », ont rendu bien plus complexe la gestion de notre attention au quotidien. C’est un problème en particulier pour les jeunes. Mais bonne nouvelle : l’attention est éducable - mauvaise nouvelle : il y a du pain sur la planche…
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11 septembre 2009
Les nouvelles littératies
par Emmanuelle Erny-Newton
Bullen s’est penché avec d’autres sur les fondements objectifs de cette thèse : « Ce que ces travaux ont en commun est le fait qu’ils affirment qu’il existe des différences entre la génération Net et toutes les générations qui l’ont précédée, et de là ils infèrent que ces différences ont de grandes implications pour l’éducation. Mais le plus frappant, c’est que ces affirmations sont faites quasiment sans le soutien de la moindre donnée empirique. Pour la plupart, elles s’appuient sur des observations anecdotiques ou des spéculations. Dans les rares cas où il existe des données, celles-ci ne sont généralement par représentatives. » Il n’existe donc pas d’études concluantes qui permettent d’affirmer qu’il y a des différences cognitives entre la génération Net et les autres -ce qui rend par conséquent caduque l’idée qu’il faille réformer l’école pour s’adapter au système cognitif de la nouvelle génération. Cependant, si l’arrivée des technologies de l’information dans nos vies ne semble pas avoir eu pour conséquence de rendre la nouvelle génération radicalement différente de l’ancienne, elle a tout de même des conséquences pédagogiques profondes ; au sein du triangle éducatif enseignant/élève/savoir, ce n’est pas l’élève, mais le savoir, que les technologies ont métamorphosé : • Le savoir est devenu indépendant de l’enseignant : avec Internet, le savoir est accessible partout et par tous. Qu’on le veuille ou non, cet état de fait est en train de remettre en cause le statut de l’enseignant : son rôle n’est plus de distiller la connaissance, mais il va peu à peu se redéfinir autour des caractéristiques particulières du savoir qu’on trouve sur Internet : Le problème du tri d’information nous amène à aborder un thème qui lui est relié : celui de l’usage des filtres dans les écoles. Les filtres, ce sont des tris automatiques, non choisis, non négociés par les utilisateurs. L’école les utilise prioritairement pour protéger les élèves, et répondre ainsi à son obligation légale d’agir in loco parentis –en lieu et place des parents. Cependant, les capacités cognitives d’un enfant et ses activités en ligne changent radicalement du début du primaire à la fin du secondaire -et l’éducation parentale s’adapte généralement à ces différences. Si c’est par hasard qu’un enfant du primaire risque de se retrouver en contact avec du contenu inapproprié sur le Web, ce n’est plus le cas pour l’adolescent. Pour cette classe d’âge, on peut alors se demander si l’idée de protection est totalement compatible avec celle d’éducation. Y a-t-il un avantage à présenter à de jeunes internautes un Web édulcoré ? Je pense particulièrement aux jeunes qui ne sont pas supervisés chez eux (et c’est bien de ceux-là qu’il faut s’occuper avant tout) : n’y a –t-il pas plus de risques à les laisser arpenter seuls ces zones interdites, plutôt que de faire l’expérience à l’école d’une utilisation responsable et raisonnée d’un Internet non tronqué ? (Avez-vous remarqué comment nos ados ont une attraction magnétique pour les interdits ?) Et en ce qui concerne la « dissipation » que produirait l’accès aux sites de réseaux sociaux en classe –une autre raison généralement avancée pour justifier les filtres en classe-, il semble que ces sites commencent à intéresser le monde de l’éducation: The Guardian dévoilait en mars dernier qu’une réforme du curriculum primaire britannique prévoyait de former les élèves à Twitter, aux blogues, aux podcasts et à Wikipedia. En attendant que la tendance se généralise… Si le Web n’a pas donné naissance à une génération neurobiologiquement différente de la précédente, il n’en a pas moins révolutionné notre façon de trouver, de partager, de créer et de connecter des connaissances.
28 août 2009
Twitter ou l'agrégateur humain
par Emmanuelle Erny-Newton
Twitter est une plateforme de micro-blogging : on y publie des messages courts (moins de 140 caractères, espaces compris), qui répondent à la question « Qu’êtes-vous en train de faire ? ». Cette question a son importance : elle permet de situer Twitter, non comme un service de conversation, mais un service de partage. Je ne me lancerai pas dans les détails techniques du fonctionnement de Twitter, Sophie Cornière l’a remarquablement fait ici. Sachez simplement que sur Twitter, il y a deux listes essentielles : « following », liste de ceux dont vous suivez les tweets, et « followers », ceux qui suivent les vôtres. De cette interface extrêmement simple sont nées des pratiques fort diverses : dans leur utilisation quotidienne de Twitter, certains utilisateurs vont privilégier les individus et le côté social (si l’on veut essentiellement rester en contact avec ses amis), d’autres les fils de conversation ( si l’on veut connaître ce qui se dit sur un sujet précis et agrandir ses horizons sur la question). Dans ce dernier cas, les participants utilisent les hashtags (#hashtag, étiquettes spécifiques à Twitter) pour identifier les tweets (messages) en fonction du sujet. Une autre pratique intéressante est l’utilisation des « retweet » (RT), équivalent du TR pour les courriels. Les RT sont souvent des liens qu’on souhaite disséminer. Cette pratique est particulièrement intéressante en cela qu’elle donne une toile de fond commune à ceux qui transmettent et retransmettent ces tweets : en permettant de partager une opinion, un lien à un article ou un blog qui nous a paru intéressant, le RT sert de liant émotionnel, aussi bien qu’intellectuel, pour la communauté qu’il touche. Pour un utilisateur à la recherche de contenu, Twitter est donc une sorte d’agrégateur manuel ! Et il n’agrège pas seulement des idées : il agrège aussi des gens, bâtissant un réseau social inhérent au flux des idées. Interlude Pour ceux d’entre vous qui n’ont jamais utilisé Twitter, j’ai conscience que tout ce qui précède est un peu ardu et abstrait. C’est pourquoi je glisse ici une authentique blague Twitter, qui vous permettra de voir si vous avez bien assimilé la différence entre les tweets sociaux et les tweets thématiques : vincentglad : j'ai faim (merci de RT). (Et pour une expérience Twitter « de l’intérieur », je vous invite à suivre le Réseau dans ses conversations via le petit oiseau bleu : EducationMedias.) Qu’est-ce qui se dit sur Twitter ? Revanche d’un média libre dans un monde qui ne l’est pas toujours, Twitter et les actualités ont tout de suite fait bon ménage : « Le New York Times, Reuters, Corriere della Sierra consultent sans cesse Twitter pour y dénicher un scoop. (…) Twitter contourne la censure, même quand Internet est surveillé : on ne peut plus contrôler les messages envoyés par les téléphones portables. C’est donc un élément de la démocratie. » déclare Jacques Attali dans l’Express de mars dernier. C’est cette flexibilité (un tweet peut être envoyé indifféremment depuis un ordinateur ou un téléphone) allié au caractère « temps réel » des messages qui donne à Twitter sa puissance. Jusqu’à Hollywood qui tremble devant lui : « Même si le bouche à oreille a toujours pesé dans la destinée d’un film, en bien ou en mal, il fallait généralement attendre quelques jours avant qu’elle n’affecte le box office. Mais l’avènement d’outils sociaux tels que Twitter semblent avoir réduit ce sursis à quelques heures. Et c’est ce qui rend Hollywook extrèmement nerveux . » . A l’opposé, les films indépendants qui n’ont pas les moyens de s’offrir un lancement publicitaire trouvent dans Twitter un remarquable porte-voix ; c’est par exemple le cas en ce moment du film Food Inc. Ainsi, Twitter permet de diffuser rapidement et efficacement des points de vue insolites, des idées originales, ou des articles qui remettent en cause les faits entérinés. Vous trouvez un blog particulièrement intéressant ? En un tweet, il se diffuse chez vos suiveurs. Qui à leur tour peuvent envoyer un RT s’ils le trouvent intéressant. Et de proche en proche, vous récoltez ainsi de nouvelles données, de nouveaux éclairages, par rapport aux thèmes qui vous intéressent, vous mélangez les genres et conversez avec des personnes de formations et de milieux professionnels divers. Twitter est un formidable outil de décloisonnement intellectuel. Twitter et le « temps réel » : applications pédagogiques en perspective En ce moment, se tient en France Ludovia, une conférence sur l’e-éducation et les applications multimédia ludiques et pédagogiques. Sans y être, il est pourtant possible de suivre les tweets des participants, identifiés en ligne par le tag Ludovia 09. Puisque quelqu’un s’est donné la peine de créer un hashtag spécial pour l’événement, on accède aux commentaires des participants, en temps réel, sur une même page Twubs. Or un cours n’est autre qu’une conférence ; soyons fous, et imaginons : et si les élèves avaient la possibilité d’envoyer des tweets pendant le cours, au fur et à mesure qu’une question leur vient, ou pour partager un lien qui illustre ou contredit l’exposé de l’enseignant ? Au diable les chemins balisés, une nouvelle année scolaire commence, faisons de la recherche-action : Suggestion pour une utilisation de Twitter en classe
Effets escomptés :
Et si vous vous lancez dans l’aventure, ou si vous hésitez à le faire, partagez vos reflexions avec la communauté enseignante : la section « commentaires » de ce blogue est là pour garder la trace de ce « réseau pensant » ! En guise de conclusion… « J’écoute : j’oublie ; je lis : je retiens ; je fais : je comprends » (Proverbe chinois)
11 août 2009
YouTube dans tous ses états
par Emmanuelle Erny-Newton
L’un de mes derniers blogues portait sur la formidable entreprise communautaire que représente Wikipédia. Un autre site incontournable du Web 2.0 est YouTube. Perçu généralement comme un site de loisirs, il est bien plus que ça : on trouve de tout sur YouTube, depuis des extraits d’émissions anciennes ou récentes et des publicités virales jugées trop provocantes pour la télévision, jusqu’aux vidéos artisanales contestables ou non, aux concerts de rock filmés à bout de bras depuis un téléphone cellulaire, et aux événements d’actualités saisis par un passant ou un militant. La révolution iranienne fut ainsi la première révolution des « digital natives » : le 20 juin dernier, alors que tous les journalistes voyaient leurs visas expirer en Iran, le relai était pris par les acteurs de la révolution eux-mêmes – via les sites de partage – dont YouTube : « Peu à peu, nous avons vu les médias traditionnels contraints d’illustrer les informations de contenus amateurs. Cet événement d’actualité est désormais entièrement couvert à travers eux. Les journalistes doivent travailler à sourcer, dater, contextualiser les documents qui leur parviennent. BBC et CNN lancent des appels réguliers à la contribution. » C’est ainsi que le monde découvre Neda, jeune iranienne qui meurt sous nos yeux d’une balle en plein cœur. La vidéo est relayée sur YouTube, et Neda devient le symbole de la révolution iranienne. Même si tous les sujets traités sur YouTube n’ont pas la même teneur que cette actualité brûlante, les vidéos postées spontanément par des amateurs du monde entier gardent une qualité ethnographique précieuse : en effet, ces vidéos permettent aux groupes (sociaux, raciaux, générationnels, …) de se définir eux-mêmes ; les mots-clés sous lesquels ces vidéastes amateurs rangent leurs productions, les thèmes qu’ils choisissent d’y aborder, tout cela donne accès à des contenus bruts, sortes d’autoportraits permettant d’obtenir de ces groupes une lumière nouvelle par rapport à celle convenue par les médias. Sociologues et anthropologues se penchent avec intérêt sur ce nouveau continent que constitue Internet en général, et YouTube en particulier. Le plus connus d’entre eux est sans doute Michael Wesch, professeur d’anthropologie culturelle à l’université Kansas State. Après un terrain chez les Papous de Nouvelle Guinée, Wesch entreprend l’anthropologie de YouTube. Anthropologie participative : lui et ses étudiants créent des vidéos pour « rentrer dans la culture YouTube », et non l’observer de l’extérieur. Regardez la présentation qu’il a faite de sa recherche à la Library of Congress (la vidéo est hélas uniquement en anglais) . Il a suivi en particulier la culture des vlogueurs (créateurs de blogs vidéos) : seul/e avec sa caméra, la vlogueuse, le vlogueur, livre ses états d’âmes pêle-mêle, et poste le tout, régulièrement, sur YouTube. Quiconque verrait cela comme un acte proche de l’exhibitionnisme passerait à côté de l’essentiel : ces vlogs donnent lieu à des réponses, qui sont souvent elles aussi des vidéos. Des dialogues s’installent ainsi, parfois d’un bout du monde à l’autre, créant un réel tissu social, médiatisé par cette plateforme. YouTube est aussi un support de choix pour transmettre toutes sortes de connaissances : on y trouve des chaînes spécialisées dans l’éducation, certaines appartenant à des universités, d’autres maintenues par des particuliers ou des organismes sans but lucratif -comme la chaîne du Réseau. Mais au delà de ces contenus scolaires, on peut aussi y trouver comment faire un plan de travail de cuisine en béton (finition pierre), réaliser des « grinds » avec une planche à roulette, doser soi-même la couleur de son henné, … Et au détour d’une vidéo, l’enseignant peut aussi entrevoir l’utilisation pédagogique que l’on pourrait faire de cette plateforme : dans How to make a bow drill set , un jeune garçon tente de faire du feu avec deux morceaux de bois ; il commence par montrer ce qu’il sait, puis, arrivé à un point de blocage dans sa compréhension du processus, il identifie les connaissances qui lui manquent, et suggère des remèdes possibles. Finalement, il demande de l’aide à la communauté YouTube ; et il en reçoit, sous la forme de commentaires constructifs (en dessous de la vidéo), qui lui permettront de mieux maîtriser sa technique. Il conclut sa vidéo en annonçant qu’il retransmettra ce qu’il aura appris. Ceci est un exemple parfait d’apprentissage réflexif : l’apprenant est capable de faire le diagnostic de son propre apprentissage et de ses limites, et de les dépasser en cherchant de l’aide lorsqu’il en a besoin. Malheureusement, YouTube est bloqué par une majorité de conseils scolaires. On ne peut ni le consulter en classe, ni à fortiori l’utiliser pour téléverser des vidéos créées par les élèves, et qui pourraient s’inscrire dans le processus éducatif de la classe. Le motif a sa légitimité : sur YouTube, on peut trouver du contenu hautement inapproprié. Une raison qui, à elle seule, semble justifier qu’on ne la mette pas en perspective avec les avantages que son utilisation pourrait présenter dans l’univers scolaire : mise en contact des élèves avec des experts potentiels de tous horizons et de toutes classes d’âge, et qui permettrait d’inscrire l’école dans un contexte communautaire plus large ; utilisation d’outils réels qui appartiennent au quotidien des élèves, et dont la maîtrise aura un impact direct sur leur futur ; développement de la confiance, de l’échange constructif et de l’éthique appliquée dans le Web 2.0, chez la génération montante d’utilisateurs. Nous arrivons certainement à un tournant dans la façon dont l’école se définit : est-elle avant tout un sanctuaire, médiateur quasi-exclusif de l’éducation, et qui ne doit exposer les jeunes à rien de compromettant ? Ou est-elle un laboratoire d’expérimentation dans lequel les jeunes peuvent tester, dans une sécurité raisonnable mais non absolue, les potentialités éducatives et coopératives du monde dans lequel ils vivent ?
25 mai 2009
Wikipédia
par Emmanuelle Erny-Newton
Entreprise communautaire d’ambition, elle est un des phares du Web 2.0 : la publication de ses contenus se fait sans intermédiaire, elle est très simple et instantanée –- la signification même du mot Wiki vient du mot hawaïen « wikiwiki », qui signifie vite. Il est évident que le caractère ouvert de l’encyclopédie en fait une proie facile aux luttes d’influence, à la propagande et à la désinformation. Mais si les contributeurs agissent sous couvert d’un pseudonyme, ils laissent cependant des empreintes digitales (littéralement) de leur passage, et savoir qui révise quoi est une fenêtre directe sur les batailles idéologiques que notre époque affronte. C’est pour éclairer cette dimension jusque là opaque de l’encyclopédie que Wikiwatcher a vu le jour : fruit de l’étudiant en informatique Virgil Griffith, le site met à la disposition des utilisateurs une base de données qui apparie les millions de corrections et ajouts faits dans Wikipédia aux adresses IP de leurs auteurs, permettant par là de repérer les organisations qui s’emploient activement à corriger les articles les concernant, ou à amender ceux de leurs concurrents. L'Eglise de Scientologie par exemple, a modifié l'article qui porte sur ses activités, ainsi que celui sur Tom Cruise. Elle a aussi ajouté des liens peu élogieux sur l'association américaine de psychiatrie, qui lui est opposée. Le Vatican a quant à lui cherché à réviser l’article sur le politicien irlandais Gerry Adams, leader du mouvement catholique Sinn Fein, à propos d’une affaire embarrassante. Des ordinateurs du ministère d’Industrie Canada « firent le ménage » sur la page de Jim Prentice au moment où l’ancien ministre de l’Industrie s’apprêtait à présenter l’amendement controversé à la loi sur le droit de copie. Côté corporations, Apple a édité la page de Microsoft pour y ajouter des commentaires négatifs, MySpace a supprimé un paragraphe concernant le piratage de leur site et Walmart a supprimé les critiques concernant sa sous-traitance à l’étranger et l’exploitation de ses employés. Soit. Mais en tant que pékin nécessitant tout simplement de l’information sur un sujet précis, puis-je faire confiance à Wikipédia ? Le principe de précaution et de vérification s’applique à Wikipédia – comme à tout site Web, du reste. Mais contrairement aux sites Web courants, Wikipédia est régie par des règles. Car si l’encyclopédie est communautaire, elle est loin d’être anarchique, et sa structure lui donne les moyens de repérer et de contrer les attaques à son intégrité. Enfin, la teneur des discussions relatives à l’article est souvent instructive : si l’article s’est construit dans l’harmonie, sans soulever de vagues insurmontables entre contributeurs, l’article est sans doute équilibré. Par contre, prudence si une polémique éclate dans la page de discussion : plusieurs points de vue se disputent sans doute l’hégémonie. Mauvais pour la neutralité, ça… Généralement, si les opposants n’ont pas réussi à aboutir à une version consensuelle de l’atricle et que les esprits s'enflamment, les Wikipompiers sont appelés à la rescousse : « Les Wikipompiers sont des médiateurs volontaires informels, qui tentent de mettre fin pacifiquement aux guerres d'édition et aux conflits entre utilisateurs en rétablissant un dialogue constructif et de confiance. ». Une visite à la Wikicaserne indique que les campagnes d’intervention actuelles des Wikipompiers se situent notamment sur les pages « Benoît XVI », « Arabes israéliens » et « Mémoire de l’eau ». Plus inattendus sans doute, des feux ont aussi pris sur les articles « Ecole Polytechnique » et « Portail : Alsace »… Aller faire un tour sur la page de discussion d’un article peut donc rapidement donner une idée de sa fiabilité. Cela permet aussi de découvrir une dimension qui n’est jamais présente dans les encyclopédies et ouvrages « papier » : les traits d’ébauche et les tâtonnements du savoir en train de s’organiser. Il est particulièrement intéressant d’attirer les jeunes dans ces coulisses, afin de leur faire ressentir qu’un savoir est une construction, et non une vérité indiscutable et figée. Non un produit fini, mais une matière en devenir, à laquelle tous, même eux, peuvent contribuer. Et si, pour l’enseignant et ses élèves, la richesse de Wikipédia se trouvait plus dans ce processus d’élaboration que dans le produit fini ? Le théoricien des médias et critique culturel Neil Postman défend l’idée que l’environnement d’apprentissage est plus important que le contenu de cet apprentissage. A une époque où tous les contenus, peu ou prou, sont accessibles depuis Internet, la remarque paraît d’autant plus fondée. Utilisée en classe, Wikipédia pourrait donc devenir une réelle entreprise d’apprentissage pour les élèves : de par son caractère heuristique, l'encyclopédie en ligne est rarement bloquée par les commissions scolaires ou les écoles ; et son authenticité – elle appartient au « monde réel », et non à l’univers distinct de l’école –- peut pallier à la fameuse « crise de sens » dont parle Michael Wesch dans son article Anti-teaching : confronting the crisis of significance : « (…) pour beaucoup d’élèves et d’enseignants, l’éducation est devenue un jeu de notes relativement dénué de sens ». « Lorsque les élèves se rendent compte de leur propre importance à façonner le futur de cette société de plus en plus globale et interconnectée, le problème du sens disparaît. » Justement, Wikipédia, entreprise communautaire, accueille les nouveaux arrivants à bras ouverts : elle leur a concocté un « bac à sable » pour s’entraîner, s’ils le souhaitent, avant de se lancer dans le terrassement direct d’articles en ligne. Elle exhorte l’utilisateur : « N'hésitez pas à modifier les articles ! Cette règle d'or fait que le projet progresse continuellement par l'initiative personnelle des participants. » ; et elle rappelle que rien n’est irréversible sur Wikipédia, grâce à l’historique. L’entreprise encyclopédique comprend même un système de parrainage des nouveaux, qui permet de tisser la communauté en même temps que le savoir.
Abordée en tant que contributeur, elle devient à la fois un terrain pour articuler ses connaissances, et un lieu où pratiquer sa citoyenneté numérique. N’est-ce pas là aussi le but de l’école ?
13 février 2009
L'éducation aux médias : une histoire de prépositions et de développement durable
par Emmanuelle Erny-Newton
Devant l’insistance institutionnelle à faire rentrer la technologie en classe, il est donc temps de se poser des questions subversives : Est-ce que la technologie apporte réellement cette valeur ajoutée à la pédagogie en classe? Internet, c’est l’accès libre à la recherche mondiale, tous les sujets à porté de clic. Une richesse immense pour l’école, et dont elle aurait tort de se priver. De fait, dès que les élèves ont atteint le stade du lecteur autonome, les enseignants les envoient à la pêche aux informations sur Internet. Selon une étude réalisée en 2008, 77 pour cent des enseignants donnent des devoirs impliquant l’utilisation d’Internet. Font-ils là un acte d’éducation aux médias ? Disons qu’il s’agit plutôt là d’une éducation par les médias… une préposition qui change tout ! Substituez « par » à « aux », et c’est l’éducation que vous transformez, une éducation qui court le risque d’être faite, littéralement, par n’importe qui. Un exemple ? Hugo fait une recherche Internet sur l’Holocauste , et il tombe sur un site qui « rétablit la vérité » en revoyant à la baisse le nombre exagéré de victimes publicisé par la « conspiration juive ». Même les recherches les plus innocentes peuvent faire émerger des liens inappropriés : il y a quelques mois, j’aidais mon fils de 11 ans à préparer un exposé sur le renard véloce. L’un des liens affichés par le moteur de recherche s’est avéré mener au site d’un « chasseur de prédateurs », agrémenté de photos en gros plan de cadavres de renards, avec pour légende une explication détaillée de l’exaltation que cet über-prédateur ressentait lorsqu’il chassait. Envoyer les élèves sur Internet ? Bien sûr, mais s’assurer au préalable qu’ils savent utiliser les principaux opérateurs booléens qui leur permettront de circonscrire leur recherche et de ne pas se retrouver avec des milliers de liens non pertinents ; s’assurer aussi qu’ils sauront trier les liens qui sont les plus dignes de foi en leur donnant les bases pour une authentification de l’information en ligne. Si l’on veut faire de l’éducation par les médias, il est essentiel de la coupler à une réelle éducation aux médias. Un autre point à mettre au crédit des nouvelles technologies est qu’elles sont personnalisables et interactives. Soit, mais on n’a encore jamais fait plus personnalisable et interactif qu’un être humain… Alors, où se trouve la valeur ajoutée ? Elle se trouve dans la gestion de classes à niveaux multiples, ou à capacités variées. Chacun peut travailler à son rythme, devant son écran. Ceci est d’autant plus important que, depuis quelques années, le milieu scolaire voit arriver de plus en plus de jeunes avec des difficultés au niveau des fonctions exécutives (comme le syndrome de déficit d’attention), ainsi que des troubles fréquents des habiletés non verbales (interprétation des expressions faciales, et du langage corporel). Ces deux problèmes sont localisés au niveau du cortex préfrontal. Or c’est la région du cerveau qui nous rend ouverts et extravertis. Or, il semble que ce problème soit particulièrement marqué chez les « digital natives », les natifs du numérique, pour reprendre l’expression de Prensky, c'est-à-dire les jeunes qui sont nés et ont grandi en symbiose avec ces nouvelles technologies. Une recherche de l’université Nihon de Tokyo effectuée en 2002 révélait que les joueurs chroniques de jeux vidéo (7 heures ou plus par jour) présentent un sous-développement des zones frontales du cortex, ce qui les rend moins aptes à apprendre, se souvenir, ressentir, et contrôler leurs impulsions. Bien que cette étude soit controversée, le Dr. Gary Small, un chercheur en neurologie de l’Université de Californie à Los Angeles, soutient l’existence d’un « brain gap » -une différence entre le cerveau des jeunes et celui des « digital immigrants » que nous sommes. De là, il est légitime de se demander : est-ce réellement un bien de faire rentrer dans la classe une technologie qui n’est déjà que trop présente dans la vie de certains jeunes ? La réponse se trouve peut-être dans l’aménagement du temps où ces nouvelles technologies sont utilisées. En effet, le temps d’éducation de l’élève dépasse les limites du face à face pédagogique : utiliser la technologie pour la classe ne veut pas systématiquement dire dans la classe. Un exemple : courriels, blogues, site pédagogique, permettent de libérer l’enseignant d’une tâche hautement improductive et ennuyeuse : la dictée du cours. Si ce contenu est diffusé via courriel avant la leçon, le face à face pédagogique peut se concentrer sur la « digestion intellectuelle » de ce contenu, et laisser le temps de favoriser la coopération entre élèves : ceux-ci agissent comme tuteurs les uns des autres et se focalisent sur la mise en forme du contenu, à l’aide de cartes mentales, schémas, etc. Ceci permet au passage de répondre à la diversité des profils cognitifs des élèves. Si l’usage stratégique des nouvelles technologies donnent une nouvelle richesse à l’acte pédagogique, cela ne s’arrête pas là : en réformant le monde –et notamment le monde social et celui du travail, auxquels est sensé préparer l’école-, elles donnent aussi à repenser la notion même de contenus d’apprentissage. Dans son livre Grown Up Digital, Don Tapscott note : “De nos jours, ce n’est plus ce que vous savez qui est important ; c’est ce que vous pouvez apprendre. » Jusqu’ici, dit-il, « la pratique éducative consistait à fourrer autant de savoir que possible dans un crâne, afin d’y bâtir un corpus de connaissances accessible à la demande. » Les nouvelles technologies et en particulier Internet ont à l’évidence rendu cette pratique obsolète. A l’ère digitale, le paradigme scolaire ne tourne plus autour des connaissances ; il est appelé à se focaliser sur les savoir-faire – comment trouver de l’information, par exemple, ce en quoi l’éducation aux médias excelle -. L’école a aussi, plus que jamais, pour vocation de développer des savoir-être ; et là, la technologie peut y jouer un rôle crucial : en permettant à l’enseignant de dégager un temps précieux, elles aident à la mise en forme coopérative de contenus, ainsi qu’à leur mutualisation en en facilitant ensuite la diffusion et l’accès. Les tendances historiques des théories de l’éducation pointent dans la même direction : Angeline Martel, professeure de sociolinguistique et de didactique des langues à la Télé-université de Montréal, n’hésite pas à parler de « révolution contingente au développement des technologies » : « Sur le plan de la perspective sur les connaissances, nous sommes donc témoins et agents de ce qui pourrait s'avérer être un changement de paradigme : des instructivismes/béhaviorismes aux constructivismes/cognitivismes. » Entre l’instructivisme passé et le constructivisme contemporain, c’est l’entière perspective sur la connaissance qui est en train de se redéfinir. Influencés par les nouvelles technologies, notre système éducatif, notre monde, et jusqu’à nos connexions cérébrales sont en pleine mutation. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité ; de même que l’adoption de l’écriture s’est faite aux dépens de la mémoire humaine (et personne ne songe à dire que l’écriture a été une mauvaise chose pour l’humanité), ainsi se réorganise, à l’ère d’Internet, le développement durable de la cognition humaine.
21 octobre 2008
28 octobre : Journée mondiale du cinéma d'animation
par Emmanuelle Erny-Newton
Il y a encore vingt ou trente ans, le film d’animation tenait à la fois du sacerdoce et de l’artisanat : je me souviens encore de mon frère passant des heures à la cave pour réaliser le banc-titre qui lui permettrait, une fois la caméra super-huit fixée, de filmer la série de dessins qu’il avait réalisés à la main, en décalquant chaque image à partir de la précédente. Il fallait encore faire développer le film, avant de pouvoir admirer ses trente secondes de création originale. Mais avec le boum de la technologie, l’animation s’est faite beaucoup plus accessible : si vous êtes l’heureux possesseur d’un ordinateur Apple, vous pouvez télécharger gratuitement l’application FrameThief, particulièrement bien adaptée pour des animations en pâte à modeler. FrameThief est un petit bijou de convivialité : la modalité « onion skin » (pelure d’oignon) vous permet de bouger votre modèle tout en voyant, par transparence, votre image précédente dans le viseur de votre caméra vidéo. Vous pouvez, ainsi, ajuster un déplacement, amplifier un mouvement, avec une facilité déconcertante, et le tout en temps réel, ce qui met le film d’animation à la portée d’enfants de 6 ou 7 ans. Le film d’animation est un moyen idéal de développer la créativité des jeunes, en utilisant un de leurs médias favoris. Si vous souhaitez intégrer une activité de ce type dans votre classe, le Réseau Éducation-Médias met à votre disposition ces ressources gratuites : A la découverte de l'animation et création de dessins animes Vous pouvez aussi aller voir ce qui se prépare à l’Office national du film pour célébrer la Journée mondiale du cinéma d’animation : http://www.onf.ca/webextension/animation-day/montreal.php.
11 septembre 2008
Culture numérique, fracture linguistique
par Emmanuelle Erny-Newton
A l’opposé, Conrad Ouellon, président du Conseil supérieur de la langue française, déclarait récemment que le français n’avait rien à craindre du langage «texto», souvent utilisé par les ados pour clavarder. Son message avait été relayé dans un article du journal Le Soleil, article intitulé « Le texto n’et pas une menace ». Personnellement, je ne me suis jamais sentie menacée par un texto. Les (rares) SMS dont mes ados me gratifient sont pour moi des défis ludiques, et la seule menace que j’aie jamais ressentie à leur égard serait peut-être la peur du ridicule quand, dans le bus, je tente à voix basse diverses prononciations du message phonétique, pour essayer d’y mettre du sens… Si l’on remet les choses en contexte, le SMS est avant tout un langage utilitaire. C’est ainsi que les jeunes eux-mêmes le conçoivent : dans le rapport d’enquête Pew Writing, technology and teens, les jeunes interrogés placent les échanges de courriels et autres messages instantanés via téléphone ou Internet, au même niveau qu’une discussion entre deux cours ou une conversation téléphonique. L’humanité a déjà connu des précédents, en matière de langage utilitaire : la sténographie, le code morse, … Pourtant, personne n’a jamais émis la crainte que les marins affectés à la transmission de messages ne puissent plus s’exprimer qu’en claquant des dents. Et il n’est pas nouveau non plus que les adolescents utilisent un langage codé, dans le but de maintenir les adultes à distance ; mais jusque là cet argot, réinventé à chaque génération, s’en était tenu, peu ou prou, à la culture orale. Le hasard de l’évolution technologique a voulu que l’argot de la nouvelle génération soit transmis par écrit, et il s’est mis à « argotiser » tout ce qu’il touche : la grammaire, la syntaxe, et l’orthographe. C’est cela qui est nouveau. Nouvelle aussi, l’efficacité avec laquelle le panorama médiatique actuel permet de propager efficacement cette nouvelle « langue dans la langue ». Dans les sites de réseautage social, les copains sont accessibles 24 heures sur 24, et avec eux cette culture jeune qui en vient à supplanter, par sa prégnance, la culture parentale. Tout jeune sait parler SMS. Le problème, c’est que ce « langage parlé écrit » s’est développé à un moment où le niveau de français s’appauvrit dans la population, comparé à la génération précédente ; ce constat est documenté par les linguistes, et vécu au quotidien par les enseignants. Au banc des accusés, on trouve la télévision ; c’est elle occupe en effet le rôle principal lorsqu’il s’agit de diffuser une norme orale. Selon Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’Université de la Sorbonne, « Nous sommes à une époque où l’on s’adresse de plus en plus à des gens que l’on connaît pour leur dire ce qu’ils savent déjà. Le principe fondateur du langage télévisuel est la prévisibilité et la fausse connivence : ‘Restez, puisque vous savez déjà ce qu’on va vous dire’ ». Motivée sans doute par le souci de l’indice d’écoute, la télévision tente de séduire le téléspectateur par le confort du déjà connu, du vite-compris, du « prêt –à-penser ». Les émissions de téléréalité sont une belle illustration de ce principe de connivence : on y parle le langage de l’auditoire télévisuel d’autant mieux que les « vedettes » d’un jour sont tirées de ce même auditoire. Le niveau de français baisse, donc, c’est un fait. Mais accuser, comme le fait James H. Billington, les communications électroniques d’être à l’origine du mal, n’est-ce pas se méprendre sur le rapport de causalité ? Le texto n’est qu’un registre de langue, et il s’agit donc plus de le considérer dans le contexte du bagage langagier global de son utilisateur. De même que si vous possédez un bon vocabulaire, il n’y a pas de problème à l’encanailler d’argot, de même le texto n’est pas un problème en soi si vous pouvez par ailleurs adopter un style littéraire au moment opportun. Les jeunes issus de milieux où l’on lit, et où le vocabulaire est étendu, passent aisément d’un registre à l’autre. Le problème, c’est la maîtrise de la langue, et non le texto en lui-même, car « Les différents registres du langage ne s’additionnent que pour ceux qui, les possédant tous, en jouent en virtuoses ; pour beaucoup, ils séparent, cantonnent, opposent, excluent » dit Bentolila. Et il ajoute : « Tout discours est digne, quand il est le résultat d’un choix, pas d’un manque. »
La qualité du Français à Radio-Canada : principes directeurs [pdf] Alain Bentolila, Contre les Ghettos linguistiques
Faites tirer au hasard l’une ou l’autre modalité par les élèves, de façon à ce que vous ne sachiez pas qui utilise quelle modalité. Ainsi, vous jugerez le « produit fini » sans aucun a priori (c’et le principe dit de l’expérimentation « en aveugle »).
15 juillet 2008
Cyberintimidation, éducation aux médias, et classe démocratique
par Emmanuelle Erny-Newton Intimider sur Internet est plus facile qu’intimider dans la réalité: on peut opérer anonymement, sans peur des représailles, et on ne voit pas les conséquences de ses actes sur autrui – comme l’a joliment exprimé mon fils : « On n’a jamais vu un ordinateur pleurer ! »
Donc ici, encore plus que dans l’intimidation classique, la clé du problème réside dans le développement de l’empathie chez les jeunes.
La Dre Shaheen Shariff de l’Université McGill, experte mondiale en matière de cyberintimidation, souligne que les politiques « parapluie » de type réactif, telles les expulsions et autres mises à pied, ne font pas reculer le problème.
Selon Shariff, ce qui peut tendre à le réduire relève du dialogue ouvert dans l’école, lequel permettrait la recherche de solutions avec les jeunes eux-mêmes (et non simplement pour eux) : aborder le sujet en classe, amener les élèves à réfléchir sur des règles d’éthique qui d’ailleurs ne se cantonneraient pas au seul univers Internet. Et finalement donner l’occasion aux jeunes de vivre ces règles au jour le jour.
C’est l’objet de la classe démocratique.
Une classe démocratique est une classe où l’empathie se pratique quotidiennement ; l’emphase est mise sur les interactions sociales et le dialogue, tant entre pairs qu’entre l’enseignant et ses élèves. L’enseignement est donc centré sur l’apprenant, plutôt que sur la tâche. La pratique de la classe démocratique implique aussi des périodes de réflexion communes sur le fonctionnement de la classe et plus largement sur les enjeux du monde moderne. Ces réflexions amènent l’élève à appliquer un jugement critique constructif sur son univers scolaire et extra-scolaire, et à y jouer un rôle actif.
Le « cahier des charges » d’une classe démocratique correspond trait pour trait à celui de l’éducation aux médias tel que le préconise le Réseau : « Donner aux jeunes la pensée critique pour qu’ils puissent s’engager activement dans les médias et y jouer un rôle constructif ».
En d’autres termes, enseigner selon le principe de la classe démocratique, c’est jeter de facto les bases d’un usage critique et responsable des médias, et réduire ainsi la possibilité de voir apparaître la cyberintimidation.
Ces leçons développées par le Réseau permettent à l’élève de faire le bilan personnel de sa vie en ligne ; il dresse la carte de ses activités sur le Web, et y évalue la qualité relationnelle de ses communications. Respectueuses, ou pas ? Et si non, pourquoi ? Qu’est-ce qui fait qu’on se permet de dire, sur Internet, des choses qu’on n’imaginerait pas dire si la personne était en face de nous ? Dans ces leçons, on s’attache, non à enseigner des faits, mais à former des attitudes, voire à les réformer, en développant la capacité d’empathie des jeunes.
Cliquez ici pour en savoir plus sur la classe démocratique :
Pour un aperçu de la classe démocratique en action, consultez la toute nouvelle trousse d’activités S’investir dans nos communautés en citoyennes et citoyens du monde
« Parce que penser la citoyenneté, c’est s’interroger sur ses valeurs, les premières activités pédagogiques du guide S’investir dans nos communautés invitent les jeunes à découvrir comment les valeurs d’écologie, de démocratie, de pacifisme et de solidarité contribuent à l’avènement d’un avenir viable ».
Pour se procurer la trousse, contacter info@ctf-fce.ca
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