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10 février 2010

Les écoles et le Web social
par Emmanuelle Erny-Newton

La mission des écoles canadiennes est d’éduquer nos enfants de façon à leur permettre de prendre leur place de citoyen dans la société démocratique.

L’école a immédiatement perçu l’intérêt du Web pour l’aider à remplir sa mission éducative : Internet offre un accès facile à une quantité colossale d’informations. Cependant, une partie du Web continue à être proscrite des salles de classe : il s’agit du Web social, ce Web fait de blogues, de forums, ou encore de sites comme Facebook, Twitter ou YouTube.

Deux raisons majeures sont généralement avancées par les écoles pour justifier le blocage du Web social  :

  • il est extrêmement populaire auprès des jeunes. Peut-on aussi envisager raisonnablement de mettre à la disposition des élèves une source de distraction si attractive ? J’ai déjà répondu à cette question dans le billet « Internet et l’économie de l’attention », je n’y reviendrai donc pas.

  • il a pour caractéristique de donner les moyens de s’exprimer à quiconque –c’est-à-dire aussi à n’importe qui. Peut-on courir le risque de faire rentrer l’inapproprié, l’inauthentique, le subjectif voire le subversif, à l’école ? 


Le Web social est une incitation constante à la pensée critique

Sur Internet en général, et le Web social en particulier, tout n’est pas digne de foi, loin de là. A l’école, en revanche, tout tend à l’être ; par contrecoup, la pensée critique n’est généralement qu’un exercice scolaire ponctuel et bien repéré : « Critiquez cet article ! » dira l’enseignant. Ou encore : « Attention, il y a un piège ! ». Or dans la vie, les canulars grandeur nature viennent rarement précédés d’un avertissement. Emmener ses élèves naviguer sur le Web 2.0 c’est les pousser à construire et exercer en tout temps leur regard critique, et d’en faire chez eux une seconde nature.

Le Web social est une terre fertile pour la pensée créative

L’école traditionnelle, par son « devoir » de planification (et d’évaluation) pré-arrange des éléments de connaissance pour la consommation (souvent passive) des élèves. En comparaison, le Web social est un constant remue-méninges de la pensée humaine. Plus que la collecte linéaire de données et de connaissances préétablies, ce Web favorise la compréhension originale et créative par la mise en contact d’idées qui n’auraient pas dû se rencontrer. Utiliser le Web 2.0 en classe, c’est passer de l’accumulation de connaissances préétablies, de « pensées déjà pensées », à une compréhension originale née de l’exploitation de l’intelligence collective.

Le Web social est un lieu d’expression authentique

J’ai le souvenir particulièrement vif du jour où ma fille, ayant rédigé une dissertation expliquant pourquoi elle était vegan, était revenue blanche de rage avec sa copie corrigée. La note était excellente, mais ce qui la mettait hors d’elle est que l’enseignant n’y avait laissé aucun commentaire. Pas le moindre indice qui aurait pu lui faire savoir si ce morceau d’elle-même avait changé la vie d’un autre.

En bonne « native du numérique », sa réaction immédiate avait été de poster son texte sur son forum favori, où elle n’a pas tardé à récolter de nombreux commentaires.

Dans la classe traditionnelle, l’enseignant donne « parce que c’est son métier », et l’élève ne donne pas, parce que ce n’est pas son rôle. Pour un élève, les occasions de « donner » (de l’information, son opinion, etc.) sont circonscrites et codifiées, et elles sont généralement un moyen d’évaluation, pas de discussion. L’élève apprend peu à peu que ce n’est pas tant ses idées qui y sont évaluées, mais sa capacité à produire un texte conforme aux instructions de départ. Or comme dans le cas de ma fille, l’utilisation sociale d’Internet permettrait de redonner à ces « exercices » une dimension dialectique réelle. Cela permettrait au jeune de construire son identité à travers les idées qu’il expose, et de réaliser qu’il est capable d’influer la communauté en ligne – et donc la communauté tout court.


Le Web social dissémine les idées de façon démocratique

Dans le Web 2.0, les « producteurs d’information » ne sont évalués et hiérarchisés qu’à partir de ce qu’ils font, produisent et disent, et non à partir d’un statut à priori. Ce sont les internautes, par le biais du Web social, qui décident de lier et de faire circuler telle idée ou telle information. Dans ce contexte, « établir un lien, c’est émettre un vote », dit Dominique Cardon.

Il est donc crucial de rendre les jeunes conscients de ce pouvoir qu’Internet met dans les mains de chaque internaute, et de leur permettre de l’exercer : initions très tôt les jeunes au « social bookmarking », qui permet de faire émerger des liens « enterrés » ; et donnons-leur l’occasion d’utiliser les micro-blogues de type Twitter, où s’échangent des liens de sources alternatives aux traditionnels « fournisseurs d’infos ».

Donner la possibilité à nos jeunes de devenir créateurs et passeurs de contenus sur le Web social c’est leur permettre de participer activement, et sans attendre, à la création de leur société.

Joel Westheimer, de l’Université d’Ottawa, note dans son article No Child Left Thinking : Democracy At-Risk in American Schools :

« Pour que vive la démocratie, les enseignants doivent faire passer aux jeunes l’idée que la pensée critique et l’action sont des parties importantes de la vie civique démocratique. De plus, les élèves doivent apprendre que leur contribution est importante. La démocratie n’est pas un sport de spectateur. »

Et il cite la plaque que l’on peut lire à la sortie du musée de la guerre, à Ottawa : « C’est vous qui créez l’Histoire. Elle n’est la propriété de personne, et elle n’est pas écrite par quelqu’un pour que vous l’appreniez. L’Histoire n’est pas seulement celle que vous lisez. C’est celle que vous écrivez.  C’est celle dont vous vous souvenez, ou que vous dénoncez, ou que vous racontez à d’autres. Elle n’est pas prédéterminée. Chaque action, chaque décision, si petite qu’elle soit, la modèle. L’Histoire regorge d’horreurs autant que d’espoirs. C’est vous qui créez l’équilibre ».

Cette définition de l’Histoire peut s’appliquer de la même façon au Web social. Car lui-même, tout comme l’Histoire, fait partie intégrante de la démocratie : pour la première fois, avec le Web 2.0, peut-on dire que « les médias, c’est nous » ; se borner à ne faire rentrer en classe que le Web 1.0 (un Web non participatif aux sites accrédités) équivaudrait à apprendre à notre jeunesse à lire, mais pas à écrire. A accéder aux idées des autres, mais pas à construire sur elles ni à diffuser les siennes propres. A devenir spectateurs de leur monde, pas à le créer.

Howard Rheingold résume laconiquement l’enjeu à long terme : « Ce que vous savez ou ne savez pas sur les réseaux peut influer sur la quantité de liberté, de richesse et de participation dont vous et vos enfants jouirez au cours de ce siècle. »

Un tel enjeu est certainement à prendre en compte au moment où l’école cherche à redéfinir les compétences à inclure dans le curriculum du 21ème siècle.

 





Commentaires

André Mondoux a dit :

Attention. ne croyez pas que parce qu'il est essentiellement technique, que le «Net/Web/réseaux sociaux numériques» sont neutres et exempts d'idéologie (notamment l'utopie du Net comme arène neutre où parler = voter). À ce titre, la démocratie est un MOYEN et pas une FIN en soi. Doit-on voter pour la vérité admise : aux États-Unis ce genre de raisonnement mène à l'enseignement des visées créationnistes de l'histoire, sur la base que près de 50 % des gens adhèrent à cette conception. Maintenant que les entreprises ont droit de financement comme les individus (jugement Cour Suprême États-Unis semaine dernière), voici que les industries peuvent «voter» (parler sur les réseaux sociaux numériques) comme et parmi des citoyens ; pas exactement «l'esprit critique» souhaité. Il n'y a pas de pensée non-idéologique, voilà où est rendue la critique aujourd'hui.L'idéologie dominante se présente justement comme non-idéologique (technique) : comment alors discuter avec un non-discours?

- 11 février 2010 20:09

Jean Doré a dit :

Ben là! J'ai réagi à l'autre article (j'ai suivi un hyperlien). Vous êtes maintenant dans mes signets. En mars prochain, je rencontre tous mes collègues pour tenter de leur communiquer «mon renouveau pédagogique», vous me permettrez de leur faire lire des extraits de ce billet...Tout est bloqué, chez nous, sauf Twitter, mais nous avons quand même quelques TBI. Il faudra sûrement que je m'assure que tout le monde focalise son attention sur ledit tableau :0

Au plaisir,

J.D.

- 11 février 2010 20:44

Emmanuelle Erny-Newton a dit :

André,
Tout à fait d’accord avec vous lorsque vous dites que la démocratie est un moyen –un processus, et pas une fin. Le vote démocratique ne débouche effectivement pas toujours sur un choix éclairé –comme dans le cas du créationisme, que vous citez. Les réseaux sociaux donnent à tous la possibilité d’être créateurs et passeurs d’idées. Introduire les réseaux sociaux à l’école donnerait à nos jeunes la capacité de réaliser et d’exercer cette possibilité –bref, de commencer, dès le secondaire à prendre une place d’acteurs dans leur société.
Quant au fait que les enterprises peuvent se ‘faire passer” pour des citoyens avez-vous un lien ? Cela pourait servir de point de depart à une activité en classe particulièrement intéressante !
capacité

- 11 février 2010 20:57

André Mondoux a dit :

Emanuelle,
Quand le vote démocratique débouche-t-il en soi sur un choix éclairé ? La rationalisation (le côté «éclairé») relèverait-elle d'un vote ou de l'adéquation à des principes rationnels directeurs «universaux»? Doit-on soumettre tout le contenu éducationnel à un vote ? Si tous les discours se valent (la pluralité des «je»), quel sera le résultat du vote ? De quel «nous» s'agira-t-il alors ? Et si l'école elle-même devenait un «nous» trop contraignant à la «libre» circulation des idées ? Votre vision des réseaux sociaux numériques est utopiques dans la mesure où elle exclue/oublie les incontournables et nécessaires rapports de pouvoir. En Allemagne nazie, ils étaient nombreux les gens à avoir voté/parlé, à faire passer leurs idées... On fait quoi alors ? Être acteur, c'est plus que s'exprimer au«je», c'est aussi s'en prendre au «nous», c'est-à-dire prendre place dans les rapports sociopolitiques (cessez de prendre le social pour un «système» technique neutre)

- 11 février 2010 21:26

André Mondoux a dit :

Emmanuelle, voici un lien vers les individu-corporations comme «passeurs d'idée» pour votre activité en classe: http://www.wired.com/politics/onlinerights/news/2007/08/wiki_tracker?currentPage=all.

AM

- 11 février 2010 21:37

Emmanuelle Erny-Newton a dit :

André,

Non, je ne prends pas le web social pour un "système technique neutre", c'est justement pourquoi je pense qu'il est important d'en indiquer le pouvoir et la portée aux jeunes -afin qu'ils l'utilisent pour faire entendre leurs voix.

- 11 février 2010 22:05

Emmanuelle Erny-Newton a dit :

Merci :)

- 11 février 2010 22:08

Jean Paul Jacquel a dit :

Je découvre un peu tardivement votre billet (joies du hasard sur internet!) et je l'ai lu avec enthousiasme. Je travaille dans une école internationale en Europe et le web social est accueilli par de nombreux enseignants et l'administration dans son ensemble avec une extrême méfiance, voire pire. Je suis, comme vous convaincu que le web social est un instrument non seulement pédagogique mais éducatif tout à fait pertinent. Il me semble incontournable dans la mesure où il risque fort d'appartenir en plein à l'environnement social et économique de nos élèves.
Je me demande cependant si l'introduction du web social ne pourrait pas être l'entrée dans le processus pédagogique de l'intelligence collective. Par là c'est tout l'enseignement, méthode et structure, qui en serait bouleversé avec des conséquences sociales intéressantes. Qu'en pensez-vous?

 [URL] - 24 février 2010 17:23

Emmanuelle Erny-Newton a dit :

Je suis tout à fait d'accord avec vous ! Justement hier, j'ai eu cette exacte conversation sur Twitter avec des éducateurs : je crois sincèrement qu'Internet et son Web social peut aider à atteindre la masse critique nécessaire pour que l'école -et même l'éducation à une échelle globale- entame une réelle révolution telle que la prône Sir Ken Robinson.

- 24 février 2010 23:14

tüp bebek a dit :

a été un article que j'ai aimé. Merci pour le partage.

 [URL] - 23 juin 2010 10:49

RaphSEO a dit :

personnellement, ce n'est pas en interdisant l'accès que l'on résoudra le problème.
Il y a nu véritable travail d'éducation à faire sur l'utilisation du web social et ses risques.
C'est à mon avis la meilleur méthodologie

 [URL] - 25 juin 2010 9:39

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